COLLOQUE
INTERNATIONAL
"Des
Langues Collatérales"
Amiens,
21 au 24 novembre 2001
«
Les lignes d’action de votre projet ouvrent des
perspectives nouvelles à la communication
entre jeunes européens par le moyen d’une
pédagogie nouvelle des langues vivantes utilisant
deux langues véhiculaires dans l’enseignement
».
Lionel
JOSPIN, ministre de l’Education Nationale (13.12.1988)
LE
COMBAT DU MONDE BILINGUE
par
Jean-Marie BRESSAND
I.
Historique
En
guise de présentation, permettez-moi de citer
un vieil ami et compagnon de route Giulio Dolchi,
ancien maire d'Aoste et président du Conseil
Régional de la Vallée d'Aoste (Italie),
par ailleurs président de l'association internationale
"Le Monde Bilingue", qui écrivait dans l'hebdomadaire
"Le Peuple Valdôtain" du 17 avril 1997 :
"L’aventure
humaine du Monde Bilingue et des Villes Jumelées
commence comme un conte pour enfants : il était
une fois un homme qui, au sortir de la 2° Guerre
Mondiale, s’était pris à considérer
comme un legs sacré la mémoire de
ses camarades tombés dans les luttes de la
Résistance et décida d'en perpétuer
les idéaux.
Il
rassembla quelques camarades de Résistance
qui se demandaient, comme lui, ce qu’ils pourraient
faire pour “ne plus revoir ça”, et ensemble
ils créèrent, à Paris, à
la date symbolique du 27 août 1951, date anniversaire
de son évasion du Camp de Compiègne
le 27 août 1943, l’association “Le Monde Bilingue”,
un monde où chacun parlerait sa langue et
puis une autre, afin de créer, à la
base, les conditions d’un monde où l’on s’entend.
Ils
érigèrent ce grand dessein en forme
de revendication fondamentale, toujours actuelle
: le droit pour tout homme de parler à son
semblable". Fin de citation.
Le
15 mai 1952, le "New York Herald Tribune" publiait
un grand article intitulé "The curse of Babel"
(la malédiction de Babel) où l'auteur,
l'écrivain américain Eugène
Jolas (1), adjurait les poètes, écrivains,
romanciers, réunis à Paris en "Congrès
pour la Liberté de la Culture", d'adopter
le projet du Monde Bilingue en considérant
que "la levée de cette malédiction
(Babel) est l'une des plus importantes batailles
que la cause de la liberté de la culture
ait à gagner".
Le
vœu d'Eugène Jolas sera emporté, comme
tant d'autres aspirations de l'après-guerre,
par le retour en France du vieil ordre des choses.
Le renouvellement des méthodes d'enseignement
des langues vivantes sera renvoyé aux Calendes
grecques, au grand soulagement de professeurs de
langues, membres d'une association que je ne citerai
pas.
Cependant,
dans l'état de grâce où baignait
depuis la Libération une France généreuse,
issue des luttes de la Résistance, notre
projet de "bilinguisme mondial" reçut un
accueil enthousiaste. Le Monde Bilingue proposait
que, profitant de ce qu'on appelait alors les "périodes
sensibles", les enfants de la maternelle et des
premières années de l'enseignement
primaire soient initiés par des assistants
étrangers à la pratique d'une langue
étrangère
- selon le principe : un maître, une langue
- et puissent ainsi acquérir la spontanéité
dans l'expression orale ; ensuite, qu'ils continuent
cette langue "seconde" tout au long de la scolarité,
non seulement comme matière, mais aussi comme
véhicule d'enseignement ; enfin, qu'ils optent
dès l'entrée dans le cycle secondaire
pour une deuxième langue étrangère,
ne serait-ce que pour éviter le monopole
de l'anglais et assurer l'indispensable diversité
de langues et de cultures qui constituent le patrimoine
de l'humanité ; en bref, qu'ils bénéficient
d'un système qui n'était que la démocratisation
de ce que les enfants fortunés avaient pratiqué
autrefois avec une gouvernante étrangère.
Ce
projet bénéficia du haut patronage
du Président de la République, Vincent
Auriol, et de la présidence d'honneur du
ministre de l'Education Nationale, André
Marie, maire radical de Barentin, lui-même
ancien déporté. Des expériences
d'initiation précoce, purement orale, à
une langue étrangère furent mises
en place au niveau de l'école maternelle
et des premières années de l'école
primaire, dans le cadre de petites communes jumelées
pour la circonstance, afin de faciliter les échanges
de jardinières d'enfants et d'institutrices.
C'est la Direction du Premier Degré au ministère
de l'Education Nationale qui se chargea elle-même
de guider ces expériences nouvelles, combien
motivantes pour tous, avec le concours d'un Syndicat
National des Instituteurs acquis à la nouveauté.
La
première expérience du genre, qu'on
appellerait aujourd'hui "immersion", fut réalisée
en 1952, entre deux stations thermales : Luchon,
dans les Pyrénées, et Harrogate
dans le Yorkshire (GB). Puis l’année suivante,
ce fut le mariage franco-américain entre
Arles, en Camargue, et York (Pennsylvanie), parrainé
par le Général Dwight D. Eisenhower,
alors président des Etats-Unis d'Amérique.
A
cet égard, il nous faut citer le "Rapport
Donzelot" qui fit grand bruit à l'époque.
Réagissant aux premières expériences
d'enseignement précoce du français
dans les écoles élémentaires
d'York et d'autres villes américaines jumelées
avec des villes françaises, le Directeur
général Donzelot, représentant
permanent des Universités françaises
aux Etats-Unis et Conseiller Culturel, adresse le
28 avril 1954 à l'Ambassadeur de France,
M. Henri Bonnet, un rapport qui débute ainsi
: "Les arguments qui militent en faveur de l'effort
entrepris par les fondateurs du bilinguisme, et
inspiré simultanément par des vues
idéalistes très hautes et un réalisme
politique et international très effectif,
sont légion". Il souligne plus loin : ".
. le développement considérable donné
à ce qui, au début, n'était
qu'une expérience, d'enseigner les langues
étrangères dès le niveau de
l'école primaire, et qui maintenant a pris
racine dans 38 Etats ".
La
conclusion de l'Ambassadeur Henri Bonnet qui transmet
le rapport au Quai d'Orsay est la suivante : " s'il
réussit à prendre pied solidement
aux Etats-Unis, le Mouvement du Monde Bilingue peut
rendre d'immenses services à la langue française"
(Cf. La Revue Administrative, supplément
au n° 42, été 1955).
Dans
ces conditions, on peut comprendre pourquoi le Monde
Bilingue recevra, alors, subventions et consécration,
grâce, en particulier, à l'autorité
de Pierre Mendès France, ministre des Affaires
Etrangères.
Cette
politique d’ouverture des communes à la vie
internationale n’était pas du goût
de tout le monde. L’occasion fut donnée aux
détracteurs du Monde Bilingue de se manifester
à l’occasion du premier jumelage Est/Ouest,
celui de Dijon avec Stalingrad, dont les pourparlers
commencèrent dès 1956, en pleine guerre
froide. On cria au scandale. Le Vatican s’en mêla
et fit des remontrances au très indépendant
député-maire de Dijon, le Chanoine
Félix Kir.
Les
chasseurs de sorcières américains
(on était en plein maccarthysme) et leurs
obligés européens firent pression
sur le gouvernement de l’époque (1957) pour
couper les vivres au Monde Bilingue. Il faudra attendre
dix ans pour qu’un arbitrage favorable du Général
de Gaulle, qui estimait que le Monde Bilingue faisait
“sa” politique d’indépendance et d’universalité,
pour qu’on rendît à celui-ci honneur
et subventions. Le départ du Général
de Gaulle sonna aussi le glas du soutien officiel
au Monde Bilingue.
Les
années 80 marqueront pour le Monde Bilingue
la fin de la "traversée du désert".
De partout des voix officielles, parmi les plus
autorisées, s'élevaient pour demander
que l'Europe se dote d'une politique linguistique
digne de ce nom et qu'on cesse de faire perdre aux
lycéens des centaines d'heures de cours de
langues vivantes pour des résultats décevants.
Le
23 novembre 1988, le secrétaire général
de la Fédération Internationale des
associations d'instituteurs écrivait au Conseil
de l'Europe :
"
La Fédération Internationale des associations
d'instituteurs appuie totalement le projet de plurilinguisme
européen établi par Jean-Marie Bressand.
Au-delà des impératifs purement économiques
de la construction européenne, l'apprentissage
d'une langue vivante, en plus de l'enseignement
de la langue maternelle, et son utilisation pour
l'enseignement de certaines disciplines, dès
les premiers niveaux de la scolarité - éducation
de la première enfance et éducation
primaire - constituent à notre sens le facteur
décisif d'une ouverture des jeunes aux autres
et de la préparation d'un monde solidaire
et de paix".
Il
devenait enfin possible de parler d'éducation
bilingue sans provoquer les levées de boucliers
de la part des tenants de la funeste doctrine du
"français seul". Si la langue "seconde" peut
aujourd'hui être conçue comme un véhicule
et pas seulement comme une matière d'enseignement,
cela résulte de l'évolution des esprits,
certes, mais je crois sincèrement que la
ténacité et les efforts du Monde Bilingue
durant cinquante années, y sont pour quelque
chose.
II.
Education bilingue et plurilinguisme
Réévaluer
Babel
Dans
les temps bibliques la question des langues a connu
des aspects dramatiques : c'est au moyen d'une langue
unique que les hommes purent s'entendre pour élever
une tour jusqu'au ciel, menaçant le créateur
et sa création. Avec le recul de l'Histoire,
la malédiction de Babel peut apparaître
comme une bénédiction : en diversifiant
leur langage, l'Éternel écartait la
menace totalitaire d'une langue unique enfermant
par avance les peuples dans la pensée unique.
Et l'on comprend pourquoi Umberto ECO, lors de son
cours inaugural au Collège de France, le
2 octobre 1992, parlait de "Réévaluer
Babel".
Nous
sommes aujourd'hui confrontés à une
menace qui met en péril le patrimoine linguistique
et culturel acquis par l'humanité au cours
des millénaires : la tendance à une
langue unique ou "tout anglais".
Il
n'est pas question d'engager ici une croisade contre
l’anglais qui est une langue riche et porteuse des
valeurs d'une des plus importantes civilisations
du monde occidental. Langue du commerce, de la politique,
de la science et de la technologie, elle est devenue
incontournable dans les relations internationales,
grâce à la mondialisation et à
son outil privilégié : Internet. Elle
se glisse même, regrettablement, comme en
Suisse, dans les relations intra-nationales.
J'ouvre
ici une parenthèse pour dire que depuis quelques
années, une discussion assez vive est engagée
en Suisse au sujet de la préséance
des langues nationales par rapport à l’anglais
qui a tendance à faire fonction non seulement
de langue internationale, mais aussi de langue intranationale,
entre francophones et germanophones notamment. Au
nom de la diversité et de la cohésion
sociale, Le Monde Bilingue a fait campagne en Suisse
sur le thème “ deux langues nationales au
moins, antérieurement à toute langue
étrangère ”.Un premier vote, très
serré, est intervenu à ce sujet au
sein de la Conférence Suisse des directeurs
cantonaux de l’Instruction Publique, en faveur de
la priorité à donner aux langues nationales,
contrairement à la décision quelque
peu précipitée de Zurich où
l’anglais est en train de devenir la seconde langue
dans l’enseignement scolaire à la place du
français. De plus, le Conseil National réuni
en session à Locarno, en mars 2001, a émis
un vote favorable à l’initiative du Député
romand Didier Berberat, qui va dans le même
sens que le Monde Bilingue. Il appartiendra
aux institutions suisses de se prononcer en dernier
lieu. Madame Ruth Dreifuss, Conseillère fédérale,
ancienne présidente de la Confédération
Suisse, vient d’adresser, pour consultation, au
Monde Bilingue, le 23 octobre 2001, sous le timbre
du Département Fédéral de l’Intérieur,
un avant-projet de « Loi fédérale
sur les langues nationales et la compréhension
entre les communautés linguistiques ».
Cela
dit, vouloir freiner le dynamisme de l'anglais dans
le monde contemporain serait vain, comme le soulignait
le Professeur André Martinet. Mais, ajoutait-il,
cette primauté ne doit pas s'exercer au détriment
des autres langues quelles qu'elles soient, nationales
ou régionales.
La
primauté de la langue anglaise - prima inter
pares - ne constituerait pas un véritable
danger si elle ne comportait, aujourd'hui, le double
risque de la pensée unique et du recul, voire
de la disparition des autres langues. Depuis plusieurs
décennies, des linguistes font entendre leur
voix à ce sujet, tel Claude Hagège
qui parle de provincialisation, voire de disparition
de la plupart des langues vivantes "avant un demi-siècle",
précisait-il dans le "Peuple Valdotain" du
11 décembre 1997.
En
dépit de leur intérêt, il ne
semble pas évident que les manifestations
telle l'Année Européenne des Langues
ou les "Sommets" de la Francophonie, puissent à
eux seuls conjurer le péril. A cet égard,
la politique linguistique de Bruxelles ne cesse
de décevoir : d’un côté la rhétorique
de l’Année Européenne des langues,
de l’autre le pro-anglais du président de
la Commission, sans parler de l’omnipotence et des
intrigues d’une administration incapable - et c’est
vrai que ce n’est pas son rôle – de s’opposer
à une certaine hégémonie d’Outre-Atlantique
et aux pressions des grands lobbies internationaux
d’affaires qui s’accommodent fort bien du «
tout anglais ».
Michel
Bugnon-Mordant, écrivain, professeur de lettres
modernes au Collège St Michel de Fribourg
(Suisse), dénonce ce qu'il appelle, après
Etiemble, le "sabir Atlantique" qu'il oppose aux
productions les plus prestigieuses de la littérature
anglo-saxonne, invoquant écrivains et acteurs
britanniques et américains.
Son
intention était de poser la question suivante
à la Conférence "Babylone 2001", que
nous devions tenir en Irak début novembre
et que nous avons dû regrettablement annuler
en raison des évènements : "Quelle
solution apporter à l'avancée quotidienne
de la langue unique qui est fille de cette mondialisation
tueuse de peuples, tueuse d'hommes par "inhumanisation"
du globe ?" (2).
Certains
linguistes, il est vrai, ne partagent pas ces inquiétudes
et insistent sur le fait que changement n'est pas
forcément signe d'appauvrissement et de détérioration
(3). Ainsi David Crystal, professeur
honoraire de l'Université du pays de Galles
et auteur de la "Cambridge Encyclopaedia of language"
nous écrit le 1er janvier 2001 : "A mesure
que l'anglais se propage, il s'adapte aux besoins
des différents lieux d'accueil, et ce faisant,
devient merveilleusement plus riche et plus complexe
.. Il est vrai qu'aujourd'hui, l'anglais n'appartient
à personne - ceci est inévitable dès
qu'une langue devient une lingua franca mondiale.
Il n'est pas possible de la contrôler, pas
plus que de contrôler quelque langue que ce
soit (paix aux Académies) ; c'est pour cela
qu'une organisation qui célèbre la
diversité linguistique devrait se démarquer
de toute velléité de contrôle
en matière de langues".
Mais
le combat du "Monde Bilingue" pour la diversité
ne saurait s'enfermer dans le débat des seuls
linguistes. S'appuyant sur cinquante années
de recherche et d'expérimentation, le Monde
Bilingue propose depuis plusieurs décennies
une nouvelle stratégie dans la façon
de communiquer, basée sur :
.
une éducation
bilingue, précoce et immersive,
.
réalisée dans le cadre d'un enseignement
plurilingue.
Le
ministre français de l'Education Nationale,
Jack Lang, alors président de l'Assemblée
Nationale, définissait les cinq conditions
de sa réalisation dans le quotidien suisse
"Le Temps" (7 juillet 1998) :
-
l'acquisition précoce d'une deuxième
langue vivante,
-
l'apprentissage intensif et multidisciplinaire de
cette deuxième langue,
-
l'utilisation d'une troisième langue véhiculaire
dans le secondaire,
-
des diplômes de fin d'études valorisant
la maîtrise de trois langues vivantes,
-
un système international d'échanges
d'enseignants .
Avant
lui, M. Lionel Jospin (4), alors
ministre de l'Education Nationale, Ministre d'Etat,
nous écrivait le 13 décembre 1988,
en réponse à l'envoi d'un "Mémoire
sur les conditions de réalisation d'un plurilinguisme
européen" :
"
Les trois propositions essentielles de votre projet
sur l'apprentissage des langues - initiation orale
précoce à une langue étrangère,
éducation bilingue pendant toute la suite
du cursus scolaire, étude d'une deuxième
langue étrangère à l'entrée
dans l'enseignement secondaire - ne sont pas sans
rejoindre mes préoccupations sur une question
dont l'intérêt est particulier à
la veille de l'ouverture du marché européen.
Les lignes d'action de votre projet ouvrent en effet
des perspectives nouvelles à la communication
entre jeunes européens par le moyen d'une
pédagogie nouvelle des langues vivantes utilisant
deux langues véhiculaires dans l'enseignement
; elles sont à même de corriger les
effets pervers de l'engouement actuel pour une langue
unique, en harmonisant souci utilitaire et préoccupation
d'ordre culturel ; elles permettent enfin de penser
qu'est possible une Europe où toutes les
langues ont leur place et dans laquelle chacun pourra
en même temps parler à son semblable".
N'oublions
pas Jean Petit, le psycholinguiste auquel on doit
l'élucidation des stratégies inconscientes
de l'acquisition linguistique. Jean Petit définit
ainsi les principaux facteurs de l'immersion, concept
qui regroupe les tentatives pionnières effectuées
en France dans les luttes et l'adversité
que l'on sait, ensuite, avec plus de bonheur au
Canada, avec un succès reconnu par la communauté
scientifique, grâce à un appui officiel
intelligent et constant.
Voici
ces facteurs :
1.la
précocité du démarrage (le
jeune enfant dispose de capacités acquisitionnelles
considérables qui régressent
avec l'âge)
2.
l'intensité, la continuité et la durée
de l'exposition à la langue et de l'utilisation
de la langue
3.
l'approche instrumentale et communicative (opposée
à l'approche disciplinaire)
4.
enfin le recours à des enseignants possédant
la langue impliquée nativement ou avec une
maîtrise similaire.
Dans
son dernier ouvrage : "L'immersion, une révolution",
à paraître prochainement en librairie
(Jérôme Do Bentzinger Editeur), Jean
Petit écrit à propos des réformes
de Jack Lang : " l'actuel Ministre de l'Éducation
Nationale vient de prendre une série de mesures
qui constituent une titanesque tentative de remise
à l'heu--re européenne de l'enseigne-ment
des langues vivantes en France. Ces mesures
officialisent la didactique immersive pratiquée
dans l'enseignement des langues régionales
et se proposent de l'étendre à l'enseignement
des langues vivantes étrangères dans
son ensemble. En d'autres termes, il s'agit de s'appuyer
sur la révolution déjà réussie
de l'enseignement des langues régionales
pour impulser celle qui reste à faire dans
l'enseignement des langues étrangères"
(5).
Jean
Petit n’avait pas prévu, semble-t-il, le
véritable « Coup de Jarnac »
linguistique du recours en Conseil d’Etat et de
l’arrêté de ce dernier. Il réagit
après coup en déclarant : «
Nous resterons exposés à ces difficultés
tant que n’aura pas été modifiée
la clause : Le français est la langue de
la République, insérée en 1993
dans l’article II de notre Constitution pour endiguer
l’hégémonie de l’anglais, et régulièrement
utilisée depuis par les préfets, le
Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel pour
combattre les langues de la République
autres que le français standard de langue
d’oïl, en totale violation des intentions de
la législation, » et, ajouterons-nous,
dans la tradition de 1792 et de l’Abbé Grégoire..
Au-dessus
de ce débat national, c'est l'UNESCO qui
apporte une caution internationale au projet de
résolution sur le plurilinguisme établi
par Le Monde Bilingue, puisque c'est à l'unanimité
des représentants des 187 Etats membres que,
le 17 novembre 1999, la 30e Conférence Générale
approuve une résolution intitulée
"Mise en œuvre d'une politique linguistique mondiale
fondée sur le plurilinguisme".
La
résolution traite aussi bien de pédagogie
nouvelle dans l'enseignement au moyen de deux langues
véhiculaires, dès l'enfance, que de
politique linguistique. Citons, à ce sujet,
deux de ses attendus : "Considérant le péril
qui menace aujourd'hui la diversité linguistique
en raison de la mondialisation de la communication
et des tendances à l'utilisation d'une langue
unique, avec les risques de marginalisation des
autres langues majeures du monde, voire de disparition
des langues de moindre diffusion, y compris des
langues régionales". Et encore :"..il est
d'une grande importance de sauvegarder le patrimoine
linguistique et culturel de l'humanité et
de favoriser le rayonnement de chacune des cultures
et des langues qui en sont l'expression". On ne
peut pas être plus clair.
L'ambassadeur
du Guatemala, Madame Gloria Montenegro Chirouze,
déléguée permanente, qui avait
accepté de prendre l'initiative du dépôt
du projet de résolution, avec le soutien
du Groupe latino-américain, écrit
dans divers journaux d'Europe et d'Amérique
Latine : " Le 17 novembre 1999 devrait rester une
date significative dans l'histoire des langues de
l'humanité, même si ce n'est pas encore
clairement perçu aujourd'hui. Ce jour-là,
187 Etats membres de l'UNESCO se sont mis d'accord
pour adopter par consensus une résolution
définissant les principes et les méthodes
pédagogiques d'une éducation bilingue
précoce réalisée dans le cadre
d'un enseignement plurilingue. C'est une révolution
pour nombre de pays : apprendre non plus en une,
mais en deux langues, et cela dès le début
de la scolarité (école maternelle
ou jardin d'enfants), puis sur cette base bilingue
s'ouvrir à d'autres langues étrangères
tout au long du cursus scolaire jusqu'à l'Université"
(cf. Plaquette "La politique linguistique du XXIe
siècle" - 1er semestre 2001, Editions du
Monde Bilingue).
Avant
de terminer, il n'est pas inutile, je crois, de
souligner le fait que l'éducation bilingue
n'est pas seulement une technique pédagogique,
mais qu'elle constitue en soi une véritable
révolution de la pensée :
•
elle permet de décrire au moyen de deux langues
différentes la même idée, la
même situation, le même objet et de
mieux cerner la vérité des choses,
•
elle ouvre l'esprit de celui qui est enfermé
dans une seule et même langue, dans une seule
et même culture, lui permet d'apprécier
un autre mode de pensée, de comprendre que
ce qui est différent n'est pas forcément
mauvais, mais au contraire enrichissant et finalement
beaucoup plus complémentaire qu'opposé
et de s'engager ainsi sur la voie de la tolérance
et de l'esprit d'uni-ver-salité et cela,
presque inconsciemment, par la vertu même
de cette éducation plurielle,
• en
ce sens, l'éducation bilingue possède
une vertu qui exclut, a priori, toute forme de racisme,
de nationalisme étroit, de refus de l’autre
parce qu'étranger.
Cette
façon d'acquérir les connaissances
au moyen de deux registres différents constitue
une nouvelle pédagogie des peuples et devrait
permettre d'accéder, écrivait l'homme
politique et écrivain Franc-Comtois Edgar
Faure, “à un niveau supérieur de la
pensée et de l'action politique”.
Il
serait souhaitable maintenant, que les bonnes intentions
manifestées par la Communauté internationale
des Etats passent dans les faits et que chaque nation
mette en œuvre, dans la mesure de ses moyens, les
recommandations approuvées il y a deux ans
à l'UNESCO, seule façon d'assurer
l'avenir des cultures et des langues du globe.
Mais, sans attendre
les décisions officielles, il appartient
à chacun de nous d'agir : c'est grâce
à une prise de conscience universelle que
peut venir le salut.
C’est
pourquoi, même si ce n'est pas son objet,
nous proposons à votre Colloque international
de lancer un appel aux gouvernements de tous les
pays et à l'opinion publique, sous l'appellation
de "Manifeste d'Amiens", pour les mettre en garde
contre l'un des avatars de la mondialisation et
le danger grandissant de langue unique :
l'anglais,
langue de communication internationale : oui,
langue
unique, véhicule d'une pensée mondiale
non moins unique : non !
Selon
le Professeur Jean-Paul Colin (6)
qui a largement inspiré ma conclusion, il
existe dans le monde plusieurs milliers de langues
(6 703 recensées par la revue Ethnologue)
qui tendent à disparaître à
grande vitesse. Mais prenons garde, il ne s’agit
pas de plantes ou d’animaux dont l’espèce
s’éteint. La mort des langues, comme l’ont
montré tant de grands linguistes, n’est nullement
un phénomène naturel et inéluctable
: c’est le résultat d’une politique économique
qui, pour vendre ses produits et faire du profit,
n’a nul besoin de communiquer vraiment. Il
lui suffit de trouver un vocabulaire et une syntaxe
basiques qui présideraient au commerce international
et à toutes les négociations. Cette
réduction de la langue est évidemment
facilitée par l’énorme puissance financière
et marchande que représentent les multinationales
; par leur pouvoir, elles dépassent le concept
d’État et de Nation et par leur budget, elles
exercent un efficace chantage sur les pays les plus
déshérités.
Les
langues elles-mêmes fournissent un éclatant
démenti à cette idée fausse
d'une identité universelle : elles surprennent
sans cesse par leurs parentés de structure
lexicale et syntaxique, mais aussi par leurs étonnantes
spécificités. Les langues qu’on a
pu autrefois appeler primitives renferment des trésors
d’ingéniosité intellectuelle, comportent
des catégories grammaticales, des formes
de conjugaison et de déclinaison que, dans
notre prétention, nous méconnaissons
complètement : la subtilité des parlers
amérindiens ou bantous n’a rien à
envier aux coupages de cheveux en huit des grammaires
de nos pays d’Europe, depuis l’époque dite
classique…
Vouloir
réduire cette multiplicité langagière
et culturelle dont les pays du monde entier s’enorgueillissent
à bon droit, et qui, disons-le une fois de
plus avec force, invite au respect des différences
et nous apprend la tolérance, ce n’est pas
être moderne, mais au contraire ne rien comprendre
à la vitalité foncière de l’Homme,
non seulement physique et “naturelle”, mais aussi,
profondément culturelle.
Anonner
dans un anglais médiocre l’acceptation concrète
du marché à sens unique qui nous dicterait
ses lois dans tous les domaines (et notamment dans
celui de la pensée), est totalement
inacceptable et irréaliste, même et
surtout si l’on veut nous persuader que le réalisme
nous invite, ou plutôt nous condamne à
abandonner nos “vraies richesses” à l’envahisseur.
Le
maître mot de la longue marche du Monde Bilingue,
c'est celui de diversité, diversité
des langues, mais aussi des couleurs de peau, des
religions, des croyances, des cultures tant au plan
matériel des conditions de vie que du point
de vue des prises de position morales, philosophiques,
idéologiques. L'éducation bilingue
doit contribuer à en faire prendre conscience
et à l'accepter dans un esprit de paix.
Il
faudra rester vigilant pour que le patrimoine linguistique
de l'humanité soit bien mis au service de
la paix et préservé, enrichi par les
contacts et les échanges, souligne fort justement
Jeanne Martinet.
"
Reconnaître la diversité des personnes
et des familles humaines" écrivait le co-fondateur
du Monde Bilingue, Jean-Maurice Chevallier, professeur
agrégé de sciences mathématiques,
" non comme une espèce de tare, mais comme
un des facteurs de progrès de l'espèce,
accepter cette diversité, mais l'accepter
dans le dialogue, ce dialogue que notre commune
humanité nous oblige à engager, à
poursuivre et à mener jusqu'à l'union
des cœurs : voilà tout l'esprit et tout le
programme de ce Mouvement au service de tous et
à la remorque de personne".
Amiens,
mercredi 21 novembre 2001 - JMB
--
retour au début du texte
(1)
"L'Ecole Bilingue", première du genre, fut
fondée en 1932, à Paris, par Mme Eugène
Jolas et par Mme Hermine Priestman-Bréal,
petite-fille du fondateur de la linguistique française
du début du siècle, Michel Bréal.
Ce fut la seule école, à notre connaissance,
où se pratiqua avec un succès croissant
une véritable éducation bilingue,
fille de l'expérience plus que de la science.
Elle ne survécut pas à la 2ème
Guerre Mondiale. Par la suite d’autres écoles
bilingues, appelées aussi « écoles
européennes », verront le jour.
...retour
au texte
(2)
Cela nous rappelle, comme le fait
remarquer Jeanne Martinet (Ecole Pratique des Hautes
Etudes, Sorbonne, section 4.), que la force d'une
langue tient peut-être moins à "la
richesse de sa littérature et à
la force morale de ses élites ou à
ses vertus culturelles, qu'à la puissance
politique, économique, militaire de ceux
dont elle est le moyen d'expression. C'est bien
ce qui explique l'extension de l'anglais, aujourd'hui.
Mais, en même temps, la diversification géographique
qu'il subit doit attirer notre attention sur le
fait qu'on ne saurait avoir un parler monolithique
pour toute notre planète".
...retour
au texte
(3)
Un livre récent d'Henriette
Walter (Honni soit qui mal y pense, Editions Robert
Laffont), illustre ce point de vue, faisant état
de l'extinction de l'illyrien, du vénète,
de l'ombrien, du gotique et du burgonde, par exemple,
tandis que se constituaient les langues occidentales
contemporaines, en particulier le français
et l'anglais.
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(4)
Le
Premier Ministre Lionel Jospin avait accordé
son haut patronage au 50e anniversaire du Monde
Bilingue, qui devait être célébré
le 4 octobre 2001 à Babylone.
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(5)
Ajoutons que les récentes
instructions ministérielles sont contenues
en germe dans deux des ouvrages de Jean Petit, le
premier : "Au secours, je suis monolingue et francophone"
(1992) et le second "L'Alsace à la reconquête
de son bilinguisme" (1993).
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(6)
Jean-Paul Colin, vice-président
du Monde Bilingue, agrégé de lettres
classiques, docteur d’Etat, professeur honoraire
à l’Université de Franche-Comté,
écrivain
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