COLLOQUE INTERNATIONAL
"Des Langues Collatérales"
Amiens, 21 au 24 novembre 2001

« Les lignes d’action de votre projet ouvrent des perspectives nouvelles à la communication entre jeunes européens par le moyen d’une pédagogie nouvelle des langues vivantes utilisant deux langues véhiculaires dans l’enseignement ».

Lionel JOSPIN, ministre de l’Education Nationale (13.12.1988)

LE COMBAT DU MONDE BILINGUE
par Jean-Marie BRESSAND

I. Historique

En guise de présentation, permettez-moi de citer un vieil ami et compagnon de route Giulio Dolchi, ancien maire d'Aoste et président du Conseil Régional de la Vallée d'Aoste (Italie), par ailleurs président de l'association internationale "Le Monde Bilingue", qui écrivait dans l'hebdomadaire "Le Peuple Valdôtain" du 17 avril 1997 :
"L’aventure humaine du Monde Bilingue et des Villes Jumelées commence comme un conte pour enfants : il était une fois un homme qui, au sortir de la 2° Guerre Mondiale, s’était pris à considérer comme un legs sacré la mémoire de ses camarades tombés dans les luttes de la Résistance et décida d'en perpétuer les idéaux.

Il rassembla quelques camarades de Résistance qui se demandaient, comme lui, ce qu’ils pourraient faire pour “ne plus revoir ça”, et ensemble ils créèrent, à Paris, à la date symbolique du 27 août 1951, date anniversaire de son évasion du Camp de Compiègne le 27 août 1943, l’association “Le Monde Bilingue”, un monde où chacun parlerait sa langue et puis une autre, afin de créer, à la base, les conditions d’un monde où l’on s’entend.

Ils érigèrent ce grand dessein en forme de revendication fondamentale, toujours actuelle : le droit pour tout homme de parler à son semblable". Fin de citation.

Le 15 mai 1952, le "New York Herald Tribune" publiait un grand article intitulé "The curse of Babel" (la malédiction de Babel) où l'auteur, l'écrivain américain Eugène Jolas (1), adjurait les poètes, écrivains, romanciers, réunis à Paris en "Congrès pour la Liberté de la Culture", d'adopter le projet du Monde Bilingue en considérant que "la levée de cette malédiction (Babel) est l'une des plus importantes batailles que la cause de la liberté de la culture ait à gagner".

Le vœu d'Eugène Jolas sera emporté, comme tant d'autres aspirations de l'après-guerre, par le retour en France du vieil ordre des choses. Le renouvellement des méthodes d'enseignement des langues vivantes sera renvoyé aux Calendes grecques, au grand soulagement de professeurs de langues, membres d'une association que je ne citerai pas.

Cependant, dans l'état de grâce où baignait depuis la Libération une France généreuse, issue des luttes de la Résistance, notre projet de "bilinguisme mondial" reçut un accueil enthousiaste. Le Monde Bilingue proposait que, profitant de ce qu'on appelait alors les "périodes sensibles", les enfants de la maternelle et des premières années de l'enseignement primaire soient initiés par des assistants étrangers à la pratique d'une langue étrangère              - selon le principe : un maître, une langue - et puissent ainsi acquérir la spontanéité dans l'expression orale ; ensuite, qu'ils continuent cette langue "seconde" tout au long de la scolarité, non seulement comme matière, mais aussi comme véhicule d'enseignement ; enfin, qu'ils optent dès l'entrée dans le cycle secondaire pour une deuxième langue étrangère, ne serait-ce que pour éviter le monopole de l'anglais et assurer l'indispensable diversité de langues et de cultures qui constituent le patrimoine de l'humanité ; en bref, qu'ils bénéficient d'un système qui n'était que la démocratisation de ce que les enfants fortunés avaient pratiqué autrefois avec une gouvernante étrangère.

Ce projet bénéficia du haut patronage du Président de la République, Vincent Auriol, et de la présidence d'honneur du ministre de l'Education Nationale, André Marie, maire radical de Barentin, lui-même ancien déporté. Des expériences d'initiation précoce, purement orale, à une langue étrangère furent mises en place au niveau de l'école maternelle et des premières années de  l'école primaire, dans le cadre de petites communes jumelées pour la circonstance, afin de faciliter les échanges de jardinières d'enfants et d'institutrices. C'est la Direction du Premier Degré au ministère de l'Education Nationale qui se chargea elle-même de guider ces expériences nouvelles, combien motivantes pour tous, avec le concours d'un Syndicat National des Instituteurs acquis à la nouveauté. 

La première expérience du genre, qu'on appellerait aujourd'hui "immersion", fut réalisée en 1952, entre deux stations thermales : Luchon, dans les Pyrénées,  et Harrogate dans le Yorkshire (GB). Puis l’année suivante, ce fut le mariage franco-américain entre Arles, en Camargue, et York (Pennsylvanie), parrainé par le Général Dwight D. Eisenhower, alors président des Etats-Unis d'Amérique. 

A cet égard, il nous faut citer le "Rapport Donzelot" qui fit grand bruit à l'époque. Réagissant aux premières expériences d'enseignement précoce du français dans les écoles élémentaires d'York et d'autres villes américaines jumelées avec des villes françaises, le Directeur général Donzelot, représentant permanent des Universités françaises aux Etats-Unis et Conseiller Culturel, adresse le 28 avril 1954 à l'Ambassadeur de France, M. Henri Bonnet, un rapport qui débute ainsi : "Les arguments qui militent en faveur de l'effort entrepris par les fondateurs du bilinguisme, et inspiré simultanément par des vues idéalistes très hautes et un réalisme politique et international très effectif, sont légion". Il souligne plus loin : ". . le développement considérable donné à ce qui, au début, n'était qu'une expérience, d'enseigner les langues étrangères dès le niveau de l'école primaire, et qui maintenant a pris racine dans 38 Etats ".

La conclusion de l'Ambassadeur Henri Bonnet qui transmet le rapport au Quai d'Orsay est la suivante : " s'il réussit à prendre pied solidement aux Etats-Unis, le Mouvement du Monde Bilingue peut rendre d'immenses services à la langue française" (Cf. La Revue Administrative, supplément au n° 42, été 1955).

Dans ces conditions, on peut comprendre pourquoi le Monde Bilingue recevra, alors, subventions et consécration, grâce, en particulier, à l'autorité de Pierre Mendès France, ministre des Affaires Etrangères. 

Cette politique d’ouverture des communes à la vie internationale n’était pas du goût de tout le monde. L’occasion fut donnée aux détracteurs du Monde Bilingue de se manifester à l’occasion du premier jumelage Est/Ouest, celui de Dijon avec Stalingrad, dont les pourparlers commencèrent dès 1956, en pleine guerre froide. On cria au scandale. Le Vatican s’en mêla et fit des remontrances au très indépendant député-maire de Dijon, le Chanoine Félix Kir.

Les chasseurs de sorcières américains (on était en plein maccarthysme) et leurs obligés européens firent pression sur le gouvernement de l’époque (1957) pour couper les vivres au Monde Bilingue. Il faudra attendre dix ans pour qu’un arbitrage favorable du Général de Gaulle, qui estimait que le Monde Bilingue faisait “sa” politique d’indépendance et d’universalité, pour qu’on rendît à celui-ci honneur et subventions. Le départ du Général de Gaulle sonna aussi le glas du soutien officiel au Monde Bilingue.

Les années 80 marqueront pour le Monde Bilingue la fin de la "traversée du désert". De partout des voix officielles, parmi les plus autorisées, s'élevaient pour demander que l'Europe se dote d'une politique linguistique digne de ce nom et qu'on cesse de faire perdre aux lycéens des centaines d'heures de cours de langues vivantes pour des résultats décevants.

Le 23 novembre 1988, le secrétaire général de la Fédération Internationale des associations d'instituteurs écrivait au Conseil de l'Europe :
" La Fédération Internationale des associations d'instituteurs appuie totalement le projet de plurilinguisme européen établi par Jean-Marie Bressand. Au-delà des impératifs purement économiques de la construction européenne, l'apprentissage d'une langue vivante, en plus de l'enseignement de la langue maternelle, et son utilisation pour l'enseignement de certaines disciplines, dès les premiers niveaux de la scolarité - éducation de la première enfance et éducation primaire - constituent à notre sens le facteur décisif d'une ouverture des jeunes aux autres et de la préparation d'un monde solidaire et de paix".

 Il devenait enfin possible de parler d'éducation bilingue sans provoquer les levées de boucliers de la part des tenants de la funeste doctrine du "français seul". Si la langue "seconde" peut aujourd'hui être conçue comme un véhicule et pas seulement comme une matière d'enseignement, cela résulte de l'évolution des esprits, certes, mais je crois sincèrement que la ténacité et les efforts du Monde Bilingue durant cinquante années, y sont pour quelque chose.

II. Education bilingue et plurilinguisme

Réévaluer Babel

Dans les temps bibliques la question des langues a connu des aspects dramatiques : c'est au moyen d'une langue unique que les hommes purent s'entendre pour élever une tour jusqu'au ciel, menaçant le créateur et sa création. Avec le recul de l'Histoire, la malédiction de Babel peut apparaître comme une bénédiction : en diversifiant leur langage, l'Éternel écartait la menace totalitaire d'une langue unique enfermant par avance les peuples dans la pensée unique. Et l'on comprend pourquoi Umberto ECO, lors de son cours inaugural au Collège de France, le 2 octobre 1992, parlait de "Réévaluer Babel".

Nous sommes aujourd'hui confrontés à une menace qui met en péril le patrimoine linguistique et culturel acquis par l'humanité au cours des millénaires : la tendance à une langue unique ou "tout anglais".

Il n'est pas question d'engager ici une croisade contre l’anglais qui est une langue riche et porteuse des valeurs d'une des plus importantes civilisations du monde occidental. Langue du commerce, de la politique, de la science et de la technologie, elle est devenue incontournable dans les relations internationales, grâce à la mondialisation et à son outil privilégié : Internet. Elle se glisse même, regrettablement, comme en Suisse, dans les relations intra-nationales. 

J'ouvre ici une parenthèse pour dire que depuis quelques années, une discussion assez vive est engagée en Suisse au sujet de la préséance des langues nationales par rapport à l’anglais qui a tendance à faire fonction non seulement de langue internationale, mais aussi de langue intranationale, entre francophones et germanophones notamment. Au nom de la diversité et de la cohésion sociale, Le Monde Bilingue a fait campagne en Suisse sur le thème “ deux langues nationales au moins, antérieurement à toute langue étrangère ”.Un premier vote, très serré, est intervenu à ce sujet au sein de la Conférence Suisse des directeurs cantonaux de l’Instruction Publique, en faveur de la priorité à donner aux langues nationales, contrairement à la décision quelque peu précipitée de Zurich où l’anglais est en train de devenir la seconde langue dans l’enseignement scolaire à la place du français. De plus, le Conseil National réuni en session à Locarno, en mars 2001, a émis un vote favorable à l’initiative du Député romand Didier Berberat, qui va dans le même sens que le Monde Bilingue.  Il appartiendra aux institutions suisses de se prononcer en dernier lieu. Madame Ruth Dreifuss, Conseillère fédérale, ancienne présidente de la Confédération Suisse, vient d’adresser, pour consultation, au Monde Bilingue, le 23 octobre 2001, sous le timbre du Département Fédéral de l’Intérieur, un avant-projet de « Loi fédérale sur les langues nationales et la compréhension entre les communautés linguistiques ».

Cela dit, vouloir freiner le dynamisme de l'anglais dans le monde contemporain serait vain, comme le soulignait le Professeur André Martinet. Mais, ajoutait-il, cette primauté ne doit pas s'exercer au détriment des autres langues quelles qu'elles soient, nationales ou régionales. 

La primauté de la langue anglaise - prima inter pares - ne constituerait pas un véritable danger si elle ne comportait, aujourd'hui, le double risque de la pensée unique et du recul, voire de la disparition des autres langues. Depuis plusieurs décennies, des linguistes font entendre leur voix à ce sujet, tel Claude Hagège qui parle de provincialisation, voire de disparition de la plupart des langues vivantes "avant un demi-siècle", précisait-il dans le "Peuple Valdotain" du 11 décembre 1997.

En dépit de leur intérêt, il ne semble pas évident que les manifestations telle l'Année Européenne des Langues ou les "Sommets" de la Francophonie, puissent à eux seuls conjurer le péril. A cet égard, la politique linguistique de Bruxelles ne cesse de décevoir : d’un côté la rhétorique de l’Année Européenne des langues, de l’autre le pro-anglais du président de la Commission, sans parler de l’omnipotence et des intrigues d’une administration incapable - et c’est vrai que ce n’est pas son rôle – de s’opposer à une certaine hégémonie d’Outre-Atlantique et aux pressions des grands lobbies internationaux d’affaires qui s’accommodent fort bien du « tout anglais ».

Michel Bugnon-Mordant, écrivain, professeur de lettres modernes au Collège St Michel de Fribourg (Suisse), dénonce ce qu'il appelle, après Etiemble, le "sabir Atlantique" qu'il oppose aux productions les plus prestigieuses de la littérature anglo-saxonne, invoquant écrivains et acteurs britanniques et américains.

Son intention était de poser la question suivante à la Conférence "Babylone 2001", que nous devions tenir en Irak début novembre et que nous avons dû regrettablement annuler en raison des évènements : "Quelle solution apporter à l'avancée quotidienne de la langue unique qui est fille de cette mondialisation tueuse de peuples, tueuse d'hommes par "inhumanisation" du globe ?" (2).

Certains linguistes, il est vrai, ne partagent pas ces inquiétudes et insistent sur le fait que changement n'est pas forcément signe d'appauvrissement et de détérioration (3). Ainsi David Crystal, professeur honoraire de l'Université du pays de Galles et auteur de la "Cambridge Encyclopaedia of language" nous écrit le 1er janvier 2001 : "A mesure que l'anglais se propage, il s'adapte aux besoins des différents lieux d'accueil, et ce faisant, devient merveilleusement plus riche et plus complexe .. Il est vrai qu'aujourd'hui, l'anglais n'appartient à personne - ceci est inévitable dès qu'une langue devient une lingua franca mondiale. Il n'est pas possible de la contrôler, pas plus que de contrôler quelque langue que ce soit (paix aux Académies) ; c'est pour cela qu'une organisation qui célèbre la diversité linguistique devrait se démarquer de toute velléité de contrôle en matière de langues".

Mais le combat du "Monde Bilingue" pour la diversité ne saurait s'enfermer dans le débat des seuls linguistes. S'appuyant sur cinquante années de recherche et d'expérimentation, le Monde Bilingue propose depuis plusieurs décennies une nouvelle stratégie dans la façon de communiquer, basée sur :
 . une éducation bilingue, précoce et immersive, 
 . réalisée dans le cadre d'un enseignement plurilingue.

Le ministre français de l'Education Nationale, Jack Lang, alors président de l'Assemblée Nationale, définissait les cinq conditions de sa réalisation dans le quotidien suisse "Le Temps" (7 juillet 1998) :
- l'acquisition précoce d'une deuxième langue vivante, 
- l'apprentissage intensif et multidisciplinaire de cette deuxième langue,
- l'utilisation d'une troisième langue véhiculaire dans le secondaire, 
- des diplômes de fin d'études valorisant la maîtrise de trois langues vivantes, 
- un système international d'échanges d'enseignants .

Avant lui, M. Lionel Jospin (4), alors ministre de l'Education Nationale, Ministre d'Etat, nous écrivait le 13 décembre 1988, en réponse à l'envoi d'un "Mémoire sur les conditions de réalisation d'un plurilinguisme européen" : 
" Les trois propositions essentielles de votre projet sur l'apprentissage des langues - initiation orale précoce à une langue étrangère, éducation bilingue pendant toute la suite du cursus scolaire, étude d'une deuxième langue étrangère à l'entrée dans l'enseignement secondaire - ne sont pas sans rejoindre mes préoccupations sur une question dont l'intérêt est particulier à la veille de l'ouverture du marché européen. Les lignes d'action de votre projet ouvrent en effet des perspectives nouvelles à la communication entre jeunes européens par le moyen d'une pédagogie nouvelle des langues vivantes utilisant deux langues véhiculaires dans l'enseignement ; elles sont à même de corriger les effets pervers de l'engouement actuel pour une langue unique, en harmonisant souci utilitaire et préoccupation d'ordre culturel ; elles permettent enfin de penser qu'est possible une Europe où toutes les langues ont leur place et dans laquelle chacun pourra en même temps parler à son semblable".
 

N'oublions pas Jean Petit, le psycholinguiste auquel on doit l'élucidation des stratégies inconscientes de l'acquisition linguistique. Jean Petit définit ainsi les principaux facteurs de l'immersion, concept qui regroupe les tentatives pionnières effectuées en France dans les luttes et l'adversité que l'on sait, ensuite, avec plus de bonheur au Canada, avec un succès reconnu par la communauté scientifique, grâce à un appui officiel intelligent et constant. 

Voici ces facteurs :
 1.la précocité du démarrage (le jeune enfant dispose de capacités acquisitionnelles considérables  qui régressent avec l'âge)
 2. l'intensité, la continuité et la durée de l'exposition à la langue et de l'utilisation de la langue
 3. l'approche instrumentale et communicative (opposée à l'approche disciplinaire)
 4. enfin le recours à des enseignants possédant la langue impliquée nativement ou avec une maîtrise similaire.

Dans son dernier ouvrage : "L'immersion, une révolution", à paraître prochainement en librairie (Jérôme Do Bentzinger Editeur), Jean Petit écrit à propos des réformes de Jack Lang : " l'actuel Ministre de l'Éducation Nationale vient de prendre une série de mesures qui constituent une titanesque tentative de remise à l'heu--re européenne de l'enseigne-ment des langues vivantes en France.  Ces mesures officialisent la didactique immersive pratiquée dans l'enseignement des langues régionales et se proposent de l'étendre à l'enseignement des langues vivantes étrangères dans son ensemble. En d'autres termes, il s'agit de s'appuyer sur la révolution déjà réussie de l'enseignement des langues régionales pour impulser celle qui reste à faire dans l'enseignement des langues étrangères" (5).

Jean Petit n’avait pas prévu, semble-t-il, le véritable « Coup de Jarnac » linguistique du recours en Conseil d’Etat et de l’arrêté de ce dernier. Il réagit après coup en déclarant : « Nous resterons exposés à ces difficultés tant que n’aura pas été modifiée la clause : Le français est la langue de la République, insérée en 1993 dans l’article II de notre Constitution pour endiguer l’hégémonie de l’anglais, et régulièrement utilisée depuis par les préfets, le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel pour combattre les langues de  la République autres que le français standard de langue d’oïl, en totale violation des intentions de la législation, » et, ajouterons-nous, dans la tradition de 1792 et de l’Abbé Grégoire..

Au-dessus de ce débat national, c'est l'UNESCO qui apporte une caution internationale au projet de résolution sur le plurilinguisme établi par Le Monde Bilingue, puisque c'est à l'unanimité des représentants des 187 Etats membres que, le 17 novembre 1999, la 30e Conférence Générale approuve une résolution intitulée "Mise en œuvre d'une politique linguistique mondiale fondée sur le plurilinguisme".

La résolution traite aussi bien de pédagogie nouvelle dans l'enseignement au moyen de deux langues véhiculaires, dès l'enfance, que de politique linguistique. Citons, à ce sujet, deux de ses attendus : "Considérant le péril qui menace aujourd'hui la diversité linguistique en raison de la mondialisation de la communication et des tendances à l'utilisation d'une langue unique, avec les risques de marginalisation des autres langues majeures du monde, voire de disparition des langues de moindre diffusion, y compris des langues régionales". Et encore :"..il est d'une grande importance de sauvegarder le patrimoine linguistique et culturel de l'humanité et de favoriser le rayonnement de chacune des cultures et des langues qui en sont l'expression". On ne peut pas être plus clair.

L'ambassadeur du Guatemala, Madame Gloria Montenegro Chirouze, déléguée permanente, qui avait accepté de prendre l'initiative du dépôt du projet de résolution, avec le soutien du Groupe latino-américain, écrit dans divers journaux d'Europe et d'Amérique Latine : " Le 17 novembre 1999 devrait rester une date significative dans l'histoire des langues de l'humanité, même si ce n'est pas encore clairement perçu aujourd'hui. Ce jour-là, 187 Etats membres de l'UNESCO se sont mis d'accord pour adopter par consensus une résolution définissant les principes et les méthodes pédagogiques d'une éducation bilingue précoce réalisée dans le cadre d'un enseignement plurilingue. C'est une révolution pour nombre de pays : apprendre non plus en une, mais en deux langues, et cela dès le début de la scolarité (école maternelle ou jardin d'enfants), puis sur cette base bilingue s'ouvrir à d'autres langues étrangères tout au long du cursus scolaire jusqu'à l'Université" (cf. Plaquette "La politique linguistique du XXIe siècle" - 1er semestre 2001, Editions du Monde Bilingue).

Avant de terminer, il n'est pas inutile, je crois, de souligner le fait que l'éducation bilingue  n'est pas seulement une technique pédagogique, mais qu'elle constitue en soi une véritable révolution de la pensée :
• elle permet de décrire au moyen de deux langues différentes la même idée, la même situation, le même objet et de mieux cerner la vérité des choses,
• elle ouvre l'esprit de celui qui est enfermé dans une seule et même langue, dans une seule et même culture, lui permet d'apprécier un autre mode de pensée, de comprendre que ce qui est différent n'est pas forcément mauvais, mais au contraire enrichissant et finalement beaucoup plus complémentaire qu'opposé et de s'engager ainsi sur la voie de la tolérance et de l'esprit d'uni-ver-salité et cela, presque inconsciemment, par la vertu même de cette éducation plurielle,
• en ce sens, l'éducation bilingue possède une vertu qui exclut, a priori, toute forme de racisme, de nationalisme étroit, de refus de l’autre parce qu'étranger.
 

Cette façon d'acquérir les connaissances au moyen de deux registres différents constitue une nouvelle pédagogie des peuples et devrait permettre d'accéder, écrivait l'homme politique et écrivain Franc-Comtois Edgar Faure, “à un niveau supérieur de la pensée et de l'action politique”.

Il serait souhaitable maintenant, que les bonnes intentions manifestées par la Communauté internationale des Etats passent dans les faits et que chaque nation mette en œuvre, dans la mesure de ses moyens, les recommandations approuvées il y a deux ans à l'UNESCO, seule façon d'assurer l'avenir des cultures et des langues du globe. Mais, sans attendre les décisions officielles, il appartient à chacun de nous d'agir : c'est grâce à une prise de conscience universelle que peut venir le salut.

C’est pourquoi, même si ce n'est pas son objet, nous proposons à votre Colloque international de lancer un appel aux gouvernements de tous les pays et à l'opinion publique, sous l'appellation de "Manifeste d'Amiens", pour les mettre en garde contre l'un des avatars de la mondialisation et le danger grandissant de langue unique : 
l'anglais, langue de communication internationale : oui,
langue unique, véhicule d'une pensée mondiale non moins unique : non !

Selon le Professeur Jean-Paul Colin (6) qui a largement inspiré ma conclusion, il existe dans le monde plusieurs milliers de langues (6 703 recensées par la revue Ethnologue) qui tendent à disparaître à grande vitesse. Mais prenons garde, il ne s’agit pas de plantes ou d’animaux dont l’espèce s’éteint. La mort des langues, comme l’ont montré tant de grands linguistes, n’est nullement un phénomène naturel et inéluctable : c’est le résultat d’une politique économique qui, pour vendre ses produits et faire du profit, n’a nul besoin de communiquer vraiment. Il lui suffit de trouver un vocabulaire et une syntaxe basiques qui présideraient au commerce international et à toutes les négociations. Cette réduction de la langue est évidemment facilitée par l’énorme puissance financière et marchande que représentent les multinationales ; par leur pouvoir, elles dépassent le concept d’État et de Nation et par leur budget, elles exercent un efficace chantage sur les pays les plus déshérités.

Les langues elles-mêmes fournissent un éclatant démenti à cette idée fausse d'une identité universelle : elles surprennent sans cesse par leurs parentés de structure lexicale et syntaxique, mais aussi par leurs étonnantes spécificités. Les langues qu’on a pu autrefois appeler primitives renferment des trésors d’ingéniosité intellectuelle, comportent des catégories grammaticales, des formes de conjugaison et de déclinaison que, dans notre prétention, nous méconnaissons complètement : la subtilité des parlers amérindiens ou bantous n’a rien à envier aux coupages de cheveux en huit des grammaires de nos pays d’Europe, depuis l’époque dite classique

Vouloir réduire cette multiplicité langagière et culturelle dont les pays du monde entier s’enorgueillissent à bon droit, et qui, disons-le une fois de plus avec force, invite au respect des différences et nous apprend la tolérance, ce n’est pas être moderne, mais au contraire ne rien comprendre à la vitalité foncière de l’Homme, non seulement physique et “naturelle”, mais aussi, profondément culturelle. 

Anonner dans un anglais médiocre l’acceptation concrète du marché à sens unique qui nous dicterait ses lois dans tous les domaines (et notamment dans celui de la pensée),  est totalement inacceptable et irréaliste, même et surtout si l’on veut nous persuader que le réalisme nous invite, ou plutôt nous condamne à abandonner nos “vraies richesses” à l’envahisseur.

Le maître mot de la longue marche du Monde Bilingue, c'est celui de diversité, diversité des langues, mais aussi des couleurs de peau, des religions, des croyances, des cultures tant au plan matériel des conditions de vie que du point de vue des prises de position morales, philosophiques, idéologiques. L'éducation bilingue doit contribuer à en faire prendre conscience et à l'accepter dans un esprit de paix.

Il faudra rester vigilant pour que le patrimoine linguistique de l'humanité soit bien mis au service de la paix et préservé, enrichi par les contacts et les échanges, souligne fort justement Jeanne Martinet.

" Reconnaître la diversité des personnes et des familles humaines" écrivait le co-fondateur du Monde Bilingue, Jean-Maurice Chevallier, professeur agrégé de sciences mathématiques, " non comme une espèce de tare, mais comme un des facteurs de progrès de l'espèce, accepter cette diversité, mais l'accepter dans le dialogue, ce dialogue que notre commune humanité nous oblige à engager, à poursuivre et à mener jusqu'à l'union des cœurs : voilà tout l'esprit et tout le programme de ce Mouvement au service de tous et à la remorque de personne".

Amiens, mercredi 21 novembre 2001 - JMB
 

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(1) "L'Ecole Bilingue", première du genre, fut fondée en 1932, à Paris, par Mme Eugène Jolas et par Mme Hermine Priestman-Bréal, petite-fille du fondateur de la linguistique française du début du siècle, Michel Bréal. Ce fut la seule école, à notre connaissance, où se pratiqua avec un succès croissant une véritable éducation bilingue, fille de l'expérience plus que de la science. Elle ne survécut pas à la 2ème Guerre Mondiale. Par la suite d’autres écoles bilingues, appelées aussi « écoles européennes », verront le jour.

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(2) Cela nous rappelle, comme le fait remarquer Jeanne Martinet (Ecole Pratique des Hautes Etudes, Sorbonne, section 4.), que la force d'une langue tient peut-être moins à "la richesse de sa littérature et à  la force morale de ses élites ou à ses vertus culturelles, qu'à la puissance politique, économique, militaire de ceux dont elle est le moyen d'expression. C'est bien ce qui explique l'extension de l'anglais, aujourd'hui. Mais, en même temps, la diversification géographique qu'il subit doit attirer notre attention sur le fait qu'on ne saurait avoir un parler monolithique pour toute notre planète".

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(3) Un livre récent d'Henriette Walter (Honni soit qui mal y pense, Editions Robert Laffont), illustre ce point de vue, faisant état de l'extinction de l'illyrien, du vénète, de l'ombrien, du gotique et du burgonde, par exemple, tandis que se constituaient les langues occidentales contemporaines, en particulier le français et l'anglais.

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(4) Le Premier Ministre Lionel Jospin avait accordé son haut patronage au 50e anniversaire du Monde Bilingue, qui devait être célébré le 4 octobre 2001 à Babylone.

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(5) Ajoutons que les récentes instructions ministérielles sont contenues en germe dans deux des ouvrages de Jean Petit, le premier : "Au secours, je suis monolingue et francophone" (1992) et le second "L'Alsace à la reconquête de son bilinguisme" (1993).
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(6) Jean-Paul Colin, vice-président du Monde Bilingue, agrégé de lettres classiques, docteur d’Etat, professeur honoraire à l’Université de Franche-Comté, écrivain
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