Le bilinguisme, l'art de maîtriser
deux langues, de “se servir de deux langues comme
de deux mains”, selon l'expression du Recteur
Robert Mallet, ancien Chancelier des Universités
de Paris, existe depuis la plus haute antiquité.
C’est grâce à la Pierre de Rosette
et à son texte trilingue gravé sur
une stèle en hiéroglyphes, en démotique
et en grec, que Champollion put, en 1799, résoudre
l'énigme millénaire et déchiffrer
l’écriture égyptienne.
Plus proche de nous, au XVIIIe
et au XIXe siècle, dans les collèges
de Louisiane, on étudiait et on ne parlait
le matin qu'en français, quelle que fût
la
matière enseignée. L’après-midi,
jusqu’à l'heure du dîner, on parlait
exclusivement l'anglais. En vertu de quoi les élèves
de la Nouvelle-Orléans étaient parfaitement
bilingues.
Depuis près d'un siècle
et demi, le Liban (1)
donne l'exemple d'une parfaite éducation
bilingue, franco-arabe d'abord, à laquelle
s'ajouta l'anglais à partir de l'indépendance,
en 1943. Jusqu'à ces dernières années,
l'anglais, devenu de plus en plus nécessaire,
s’ajoutait au binôme arabe-français,
ce qui permettait aux Libanais de s'exprimer couramment
en trois langues. Actuellement, l'éducation
bilingue arabe-anglais prend le pas sur la première,
si bien qu’il en résulte une désaffection
croissante à l’égard du français
qui ne sert à rien, selon l’expression utilisée
par nombre d'étudiants.
L’éducation bilingue,
c’est-à-dire l'acquisition des connaissances
en deux langues, constitue en soi une véritable
révolution de la pensée :
• elle permet
de décrire au moyen de deux langues différentes
le même concept, la même situation,
le même objet et de mieux cerner la vérité
des choses,
• elle ouvre l'esprit
de celui qui est enfermé dans une seule
et même langue, une seule et même
culture, lui permet d'apprécier un autre
mode de pensée, de comprendre que ce qui
est différent n'est pas forcément
mauvais, mais au contraire enrichissant et finalement
beaucoup plus complémentaire qu'opposé;
de s'engager, ainsi, sur la voie de la tolérance
et de l'esprit d'universalité et cela,
presque inconsciemment, par la vertu même
de cette éducation plurielle.
En ce sens, l'éducation bilingue
possède une vertu qui exclut, a priori, toute
forme de racisme, de nationalisme étroit, de
refus de l’autre parce qu'étranger. Cette façon
d'acquérir les connaissances au moyen de deux
registres différents constitue une nouvelle
pédagogie des peuples et devrait permettre
d'accéder, écrivait Edgar Faure, “à
un niveau supérieur de la pensée et
de l'action politiques” (2).
En France, au début du
siècle, en 1902 exactement, il avait été
prévu de généraliser dans l'enseignement
secondaire l'étude obligatoire de deux langues
vivantes pour deux sections sur quatre. Mais il
faudra attendre 1932 pour assister, à Paris,
à la création de la première
école bilingue du genre par Madame Jolas,
femme de l'écrivain américain Eugène
Jolas, et par Madame Hermine Priestman-Bréal,
petite-fille du fondateur de la linguistique française
du début du siècle, Michel Bréal.
On y pratiquait une parfaite éducation bilingue,
fille de l'expérience plus que de la science.
L'école ne survécut pas à la
2e Guerre mondiale, mais je suis persuadé
qu'il y a des Parisiens qui s'en souviennent et
qui lui doivent, en partie, leur réussite
dans la vie.
Tout de suite après guerre,
ce fut au niveau d'une nation, la Sarre, alors détachée
de l'Allemagne, que se réalisa une éducation
bilingue touchant toutes les écoles primaires.
Comme l'écrivait en 1953, dans la revue Monde
Nouveau, Emil Straus, ministre de l'Instruction
Publique, de la Jeunesse, des Cultes et des Sports
de la Sarre, “le pays manquait, alors, non seulement
de bâtiments scolaires, de livres et de personnel
enseignant, mais encore et surtout de pain et de
lait pour les enfants”. L'une des premières
mesures arrêtées pour pallier le déficit
d'enseignants fut “d'importer”, selon le
mot de mon ami Straus, de France ou d'ailleurs,
une centaine d'étudiants et d'étudiantes
francophones auxquels il était demandé
de parler leur langue, rien que leur langue, aux
enfants, selon le système des gouvernantes
étrangères d'autrefois, réservé
aux familles aisées. En vertu de quoi, on
fit des jeunes Sarrois de parfaits petits bilingues
et de l’Université de Sarrebrück, l'une
des premières universités bilingues
en Europe, sinon la première.
Remarquons, en passant, que les
autorités françaises de l'époque,
gouvernement militaire, ministère de l’Éducation
Nationale, des Affaires Étrangères,
etc., se mobilisaient pour apporter toute l'aide
matérielle et pédagogique nécessaire
afin de permettre à la Sarre de réaliser
une éducation bilingue franco-allemande,
de la maternelle à l'université, dans
le même temps où les petits Français
de France et d'Outremer étaient soumis au
régime du “français seul”. Il faudra
attendre les années 1980 pour voir les autorités
françaises sortir d'une Francophonie exclusive
et évoluer vers le pluralisme linguistique.
(1) Une de
mes tantes, religieuse de la Charité de Besançon,
y enseignait, après la première Guerre
mondiale, non pas le français, mais en français.
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(2) La paix par les langues,
Éditions du Monde Bilingue, juillet 1995.
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