* Note
préliminaire : Cet article est du 30
juin 1999. Depuis cette date,
il y a eu une évolution en France grâce
aux réformes entreprises par les
ministres successifs de l’Education Nationale,
Claude Allègre et Jack Lang
La politique
linguistique de la France, à l’intérieur
comme à l'extérieur, a reposé
pendant longtemps sur la doctrine du français
seul. Elle n’a guère évolué.
Aujourd'hui, on peut admettre qu'un consensus
politique existe pour associer la défense
de la langue française et de la francophonie,
avec le combat pour le plurilinguisme en Europe
et dans le monde. Mais aucun acte ne suit à
l'appui de cet objectif, pour contrecarrer des
évolutions inquiétantes.
La
France vit depuis un demi-siècle une
situation figée de blocage systématique
vis-à-vis des transformations nécessaires
des méthodes d'acquisition des langues
: la lourde machine Éducation nationale
fonctionne de telle façon qu'elle freine
toute évolution.
Voudrait-on
lui substituer une Éducation nationale
privatisée, à la remorque de la
demande, préoccupée avant tout
de suivre le marché en imposant l'anglais,
qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
Conséquence : les
jeunes Français continuent d'ignorer
les langues étrangères et la France
est toujours la dernière de la classe
en Europe.
Les réformettes successives
n'ont fait qu'aggraver la situation : en contradiction
totale avec les progrès - réels
ceux-là - dans le domaine des sciences
de l'Éducation, on introduit une langue
étrangère, l'anglais dans la plupart
des cas (1),
à l’école primaire, en confiant
à des instituteurs français (2)
le soin d'initier leurs élèves
!
Le ministre de l'Éducation
Nationale Claude Allègre écrivait
dans une lettre du 1er septembre 97 : “Croyez
que je suis personnellement attaché à
la politique linguistique pluraliste qui constituera
l'une des priorités de ma politique éducative.
Je souhaite en effet développer la formation
des maîtres, améliorer les méthodes
d'enseignement et développer l'apprentissage
de certaines langues trop négligées
au profit du tout anglais”.
Or, dans les Bulletins Officiels
n° 22 et 27 de 1998 concernant l'extension
de l'enseignement des langues vivantes étrangères
à l'école élémentaire,
il est dit : “Ce choix (celui des parents)
se fera en fonction des langues vivantes offertes
en sixième dans le collège du
secteur, afin que soit assurée une continuité
de l'apprentissage entre l'école et le
collège”.
Or, qu'apprend-t-on au collège,
sinon l'anglais à 90 %, cependant que
l'enseignement de toutes les langues autres
que l'anglais continue de reculer, tel celui
de l'allemand même dans l’Est de la France.
On sait aujourd'hui que l'éducation
bilingue, précoce et immersive, respectant
le principe : un maître = une langue,
est incontournable pour permettre aux lycéens
de pratiquer deux et même trois langues
étrangères. Les Écoles
européennes en sont conscientes, elles
qui pratiquent ces méthodes et obtiennent
d'excellents résultats (Selon le Professeur
Jean Petit : “l'apprentissage d'une langue par
immersion conduit à une maîtrise
du français non pas inférieure,
mais supérieure à celle des sujets
monolingues”.)
Le danger de langue
unique
On peut considérer
que l'anglais est de facto une langue internationale
obligée. Mais qu'il soit en passe de
devenir langue unique, sans susciter autrement
de réactions de la part du monde politique
et des élites de la nation, est très
inquiétant. Le Professeur Claude Hagège,
dénonce la provincialisation, voire la
disparition de la plupart des langues vivantes,
“avant un demi-siècle”, prédit-il.
Mais, dans le même temps l'anglais se
sera créolisé : dans sa diffusion
universelle incontrôlée, la langue
mondiale unique entre en contact avec de multiples
autres langues, avec tous les risques que cela
suppose d'interférences et de malentendus,
voire de contaminations irrémédiables
et vice-versa. Pour s'en convaincre, il suffit
aujourd'hui de regarder la télévision,
en particulier les reportages sur le Tour de
France ou à Roland-Garros, ou de lire
son journal habituel dont certaines pages sont
devenues incompréhensibles par excès
d'anglicismes.
La Francophonie
Si la France officielle a
été pour beaucoup dans l'avènement
d'une politique linguistique pluraliste et n'a
pas ménagé ses efforts en ce sens
aux Nations Unies, il reste qu'au plan de la
scolarité tout reste à faire.
La politique de la France
dans le domaine des langues était traditionnellement
axée sur une défense exclusive
de la langue française, appuyée
ces dernières décennies sur les
nombreuses institutions de la Francophonie.
Dans son éditorial
de février 1998 (n° 256), Jean-Michel
DJIAN, alors directeur du mensuel Le Monde de
l’Éducation, dresse un panorama des diverses
Institutions de la Francophonie, qui se passe
de commentaires :
”…malgré l'acharnement
du Quai d'Orsay à promouvoir sans relâche
un enseignement du français à
travers ses Alliances et ses Instituts partout
dans le monde, et en dépit d’un volontarisme
politique à faire pâlir de jalousie
toute autre nation occidentale, l'apprentissage
de notre langue régresse. Dangereusement.
En moins de trois générations,
le français s'est étiolé
sous l'oeil hagard des respectabIes dignitaires
d'une institution francophone pléthorique,
tentaculaire et immobile. Le décalage
est saisissant entre cette demande universelle
de culture française sans arrêt
rehaussée par des écrivains (Cioran,
Kundera, Ionesco, Semprun, Makine...) qui choisissent
notre langue pour faire œuvre de littérature,
et cette “francofaunie” qui se prétend
politique (elle a rassemblé quarante-neuf
pays à Hanoï en 1997), mais qui,
jusqu'à preuve du contraire, n'a jamais
été capable, ne serait-ce que
sur le terrain des Droits de l'homme, d'imposer
quoi que ce soit dans des conflits qui la concernent,
comme ce fut récemment le cas au Congo-Kinshasa.
Elle n'a pu peser en 1993
dans les négociations du GATT pour défendre
l'exception culturelle, que parce que des cinéastes
européens sont allés au front
contre le diktat américain. Alors, à
quoi bon s'évertuer à renforcer
des institutions publiques comme l'Agence de
la Francophonie, le Haut Conseil du même
nom, le Conseil supérieur de la langue
française ou l'Observatoire de
la langue française, etc., quand, dans
un même temps, la France, pionnière
de la construction européenne, a les
plus grandes difficultés à imposer
sa langue (pourtant obligatoire) dans le concert
des discussions bruxelloises ?
La querelle des
langues régionales
Cette note serait incomplète
si elle faisait l'impasse sur les langues régionales,
dont on a fait grand bruit dans la presse :
la décision du Conseil Constitutionnel
refusant au gouvernement l'autorisation de signer
la Charte européenne des langues régionales
et minoritaires a de quoi surprendre. On pourrait
se croire revenu au temps de l'Abbé Grégoire
: “anéantir les patois et universaliser
l'usage de la langue française”
(3). Or, les langues régionales
sont, soit des langues à part entière
- plus exactement “des langues européennes
parlées au-delà de nos frontières”
(Jean Petit), soit des parlers régionaux
qui expriment la diversité culturelle
de notre pays dans son unité politique,
qu'elles ne menacent nullement. Il apparaît
hautement discutable, sur le plan géo-linguistique,
de voir dans la tolérance à leur
égard un risque de “balkaniser la France”.
En tout état de cause,
une position crispée et jacobine n'est
certainement pas de nature à détendre
ni à améliorer les relations de
l'État avec des associations représentatives
particulièrement méritantes. Il
semble, cependant, que le vrai problème
soit d'ordre juridique et non culturel. Une
clarification s'impose.
Peut-être faut-il rechercher
l'origine de ce malentendu dans l'adjonction
à la Constitution, d'un article affirmant
: “ La langue de la République est le
français ”. Si on peut comprendre l'intention,
louable, du législateur de protéger
notre langue contre certains abus (le tout anglais),
il n'en reste pas moins que cette mesure semble
exclure les langues régionales - c’est
en tout cas l'interprétation qu'en font
un certain nombre de préfets -, sans
parler du caractère quelque peu anachronique,
voire anticulturel, que certains lui reprochent.
Il conviendrait aujourd'hui
de mobiliser l'attention des Français
et d'affirmer solennellement : la défense
du français et des langues de France
est l'affaire de tous les Français !
ne serait-ce que pour casser une fois pour toutes
les monopoles d'appropriation de la diffusion
de notre langue.
Texte d’Andrée
TABOURET-KELLER,
Professeur émérite à
l’Université Louis Pasteur de Strasbourg,
présidente du Centre mondial
d’information sur l’éducation bilingue
(juillet 2000)
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Notes :
(1) “Le
monopole accordé à l'anglais à
l'école primaire ruine tous les efforts
que la France pourrait faire pour organiser
la diversité linguistique en Europe”
(Christian Poncelet, président du Sénat,
07.12.1998).
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(2)
“La décision de généraliser
l'enseignement de l'anglais au CM2, puis au
CM1 ensuite, m'inspire les pires inquiétudes.
Cette mesure, apparemment prise sans conseil
d'aucun spécialiste, va à l'encontre
de tout ce que nous savons à l'heure
actuelle sur les conditions de succès
d'une acquisition linguistique. Elle nous achemine
en outre vers le tout anglais, c'est-à-dire
vers un déclin culturel et linguistique
sans précédent” (extrait
d'une lettre (06.10.98) de Jean Petit, professeur
émérite à l'Université
de Reims, au Premier Ministre).
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(3) Le
célèbre dramaturge autrichien
Rolf Hochhuth, auteur de Le Vicaire, écrivait
dans le Spiegel, n° 12 du 16.03.98
: “Il n'existe pratiquement aucun peuple ayant
poursuivi le but politique de la domination
linguistique aussi consciemment et aussi intensément
que les Français. Ils ont éradiqué
les langues étrangères sur leur
propre sol, en partie par le fer et par le feu
: ce fut le destin de l'occitan, de la langue
parlée en Navarre et aussi du breton.
Nous ne voulons pas de cet étrange chauvinisme
linguistique à la française. Il
s'agit de ce mythe : un Reich, une langue, qui,
à notre époque, paralyse la pensée”.
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