L’Europe
des Langues
par
Michel JUNOT
Président
de la Maison de l'Europe, à Paris,
Tout
d'abord, je dois affirmer que je n'ai rien contre
l'anglais que je pratique depuis mon enfance.
C'est une belle langue, riche et porteuse de
l'une des plus importantes civilisations du
monde occidental. Vouloir freiner son dynamisme
dans le monde contemporain serait vain : il
est devenu incontournable dans les relations
internationales et il se glisse même dans
les relations intranationales, comme en Suisse
par exemple, où l'anglais commence à
être utilisé comme langue de liaison
entre germanophones et francophones (1).
On
peut évidemment se poser la question
: mais pourquoi les Suisses n'apprennent-ils
pas tout simplement l'allemand et le français,
langues nationales, au lieu d'aller chercher,
à l'extérieur, une autre langue
nécessaire à leur dialogue intercommunautaire
? Mystère, ou plutôt non, la Suisse
subit, comme tous les pays de notre planète,
un phénomène qu'on appelle le
tout anglais, une tendance dangereuse
vers la langue et la pensée uniques,
qui est en train de marginaliser les langues
nationales, sans parler des langues régionales
de tous les pays.
Mis
à part quelque mouvement associatif qui
crie dans le désert depuis un demi-siècle
et quelques linguistes, qui proteste ? Personne.
Ce type de problème fait partie du lâche
consensus auquel on a trop souvent recours devant
des situations réputées insolubles.
Le
Professeur Claude Hagège, titulaire de
la chaire de théorie linguistique au
Collège de France, estime qu'avant un
demi-siècle, les langues autres que l'anglais
auront disparu ou, alors, se seront provincialisées.
Dans le même temps, il est vrai, l'anglais
se sera créolisé comme on peut
déjà le constater dans certaines
villes et régions des États-Unis
où l'on parle un sabir qui n'est ni l'anglais,
ni l'espagnol.
Parmi
d'autres, l'écrivain Gilles Perrault
s'émeut et écrit à Jean-Marie
Bressand, fondateur du Monde Bilingue : “Vous
savez bien que je partage entièrement
vos vues sur le problème linguistique.
Si nous restons inertes, nous verrons une universalisation
de l'anglais qui y trouvera beaucoup à
gagner et à perdre. Mes amis américains
me disent leur effroi devant un abâtardissement
accéléré de leur langue
réduite à un basic english
des plus pauvres. Il paraît que nombre
d'adolescents américains sont d'ores
et déjà incapables de lire un
livre normal tant le vocabulaire leur
échappe ......
En
1989, Jack Lang, alors ministre de la Culture
et de la Communication, écrivait : “Si
l’Europe s'uniformise sous une langue ou une
culture dominante, elle perdra son âme.
Ce qui fait sa richesse et son originalité,
c'est la diversité des cultures qui la
composent et qui doivent se nourrir l'une l'autre”.
Diversité, c'est là le maître
mot qui nous oblige à penser d'urgence
une politique linguistique pluraliste et à
changer les méthodes d'acquisition des
langues, de manière à alléger
les programmes. La solution est connue : étudier
non plus en une langue, mais en deux langues
; cela s'appelle l'éducation bilingue,
précoce, qui doit être poursuivie
de la maternelle jusqu'à l'université
dans le cadre d'un enseignement plurilingue,
de telle manière que les jeunes Européens
du XXI° siècle puissent communiquer
au moins en deux, sinon en trois langues.
M.
Jacques Chirac, Président de la République,
écrivait en juillet 1996, dans un message
adressé à une réunion de
linguistes éminents, à la Maison
de l'Europe, à Paris : “Je crois que
l’Europe serait fidèle à sa vocation
comme à son ambition si elle jouait résolument
la carte du trilinguisme, en se fixant pour
objectif l'apprentissage, par chaque Européen,
de deux langues en plus de la sienne. Ce serait
à la fois la voie de l'ouverture et de
l'enrichissement mutuel, et ce serait aussi
donner toutes ses chances à la langue
française car l’Europe est à mes
yeux le premier enjeu de notre combat pour la
francophonie”.
Même
le problème des maîtres, réputé
insoluble naguère, trouve sa solution
au niveau européen dans des échanges
d'instituteurs et de professeurs venant enseigner
leurs disciplines dans leurs langues respectives.
Cela se pratique déjà entre Régions
associées où l'on étudie
de part et d'autre de nos frontières
la langue du voisin, dans une politique intelligente
de connaissance prioritaire des langues de proximité.
La
France a créé de toutes pièces
des enseignements bilingues outre-frontières,
en Afrique du Nord, au Liban, dans le Sud-Est
asiatique, en Sarre tout de suite après
la Seconde Guerre mondiale. Elle a apporté
une généreuse contribution au
bilinguisme des jeunes Valdôtains, elle
peut sans doute mieux faire au plan intérieur,
en tout cas ne pas s'abandonner à la
mode du tout anglais.
Reconnaissons
l'existence d'un problème des langues
au lieu de nous voiler la face, convenons que
ce problème doit être traité
de façon globale, déjà
en ouvrant le dialogue entre décideurs
de toutes les disciplines, de toutes les professions.
Reconnaissons qu'il n'y aura pas d'Europe des
peuples sans une communication linguistique
à la base, par conséquent sans
un véritable sursaut mobilisant les énergies
: la sauvegarde du patrimoine culturel et linguistique
de l'humanité est à ce prix.
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(1)"La
langue de communication entre Alémaniques
et Romands devient de plus en plus l'anglais.
Le fossé entre les régions linguistiques
n'a jamais été aussi grand, essentiellement
de par l'activisme d'une forte minorité
alémanique, dédaigneuse de la
réalité romande et francophone".
(Michel Bugnon-Mordant, Dr ès lettres,
professeur de lettres modernes au Collège
Saint Michel de Fribourg, Suisse).
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