Mémorandum pour une politique
pluraliste des langues en Europe et l'adoption d'une
stratégie du plurilinguisme
rédigé avec la caution
scientifique d'André MARTINET
(1) - 14 avril l999 - auxquels se sont joints
le Recteur Gérald ANTOINE, de l'Institut
de France, et Umberto ECO
Le
problème posé est celui du plurilinguisme
et de l'identité culturelle. Comment faciliter
la communication entre les citoyens de toute l'Europe
géographique et humaine, avec le souci de préserver,
en même temps, l'indispensable pluralisme de
langues et de cultures ?
Les
gouvernements de l’Union Européenne seront
appelés tôt ou tard à tracer les
voies sur lesquelles l'avenir de l'Europe va s'engager
au plan linguistique et culturel. Un constat s'impose
: les projets économiques et monétaires,
pas plus que les constructions institutionnelles,
ne réussiront à établir la paix
en Europe tant qu'on ne commencera pas à bâtir
une Europe des peuples et des cultures qui, elle-même,
ne sera possible que si se développe une Europe
des langues.
Un
siècle d'Histoire européenne et six
années de conflits nationalistes sanglants
montrent bien la persistance et l’actualité
des menaces : l'ignorance, l'incompréhension
et le mépris de l'autre, qui peuvent aller
jusqu'à la négation meurtrière
de quiconque n'est pas semblable.
Rien
ne pourra établir la paix entre les peuples
d'Europe et les rendre fraternels sans une politique
linguistique et éducative d'ouverture, d'échange
et de communication culturelle.
Un
certain nombre de pays européens s'inquiètent
de l'envahissement unilatéral de l'anglais
qui deviendrait, de facto, la langue unique de l'Europe,
comme du reste du monde, risquant ainsi de favoriser,
du même coup, la pensée unique.
-
il y a, d'abord, un risque de détérioration
de la langue anglaise elle-même, dont les usages
actuels et une diffusion incontrôlée
affaiblissent la valeur et appauvrissent le vocabulaire,
diminuant ses capacités internationales à
exprimer les réalités les plus précises,
-
il y a, ensuite, un risque de marginalisation des
langues nationales, sans parler des langues régionales.
Une
prise de conscience à tous les niveaux est
donc nécessaire pour trouver un chemin à
la fois pour moderniser les méthodes d'acquisition
des langues vivantes, en diversifier le choix, privilégiant
les langues de proximité, sans pour autant
négliger les langues régionales, ainsi
que les langues des grandes civilisations antiques
et modernes.
C'est
pourquoi il faut ouvrir d'urgence un débat
sur les langues si l'on ne veut pas déboucher
sur une situation irréversible dommageable
pour toutes les langues du monde et, en conséquence,
mettre en place : une politique pluraliste des
langues en Europe, dans tous les domaines d'activité,
notamment par la promotion d'une éducation
bilingue précoce et immersive, base d'un enseignement
plurilingue.
Il
faut prendre les moyens de faire grandir une nouvelle
génération de jeunes conscients d'être
citoyens de l'Europe et capables de vivre en harmonie
parce qu'ils auront accès, grâce à
une éducation plurilingue, à une communication
plus riche et plus efficace.
Cette
action s'appuie sur trois ordres de considérations
:
1. des principes politiques
2. des objectifs
3. des propositions concrètes.
1.
Les principes politiques
La
nécessité d'une plus grande ouverture
culturelle et linguistique dans les pays de l'Union
Européenne, telle qu'elle est préconisée
par l'Association Le Monde Bilingue, a été
maintes fois affirmée par les plus hautes instances
de l'Union.
En
1984, le Conseil des Ministres de l’Éducation
des Douze recommandait comme objectif de la scolarité
: “la connaissance pratique de deux langues en
plus de la langue maternelle”.
Le
Traité de l'Union à l'article 126, affirme
le principe suivant : “l'action de la Communauté
vise à développer la dimension européenne
dans l'éducation, notamment par l'apprentissage
et la diffusion des langues des États membres”.
Il
est donc nécessaire aujourd'hui, de redéfinir
une stratégie du pluri-linguisme, comme l'a
affirmé le Conseil Européen en 1995.
2. Les objectifs
2.1. promouvoir,
en Europe, une politique linguistique fondée
sur la diversification des langues vivantes
apprises dès le plus jeune âge, en développant
en priorité l'apprentissage des langues du
pays voisin, évitant ainsi le tout anglais.
Aujourd'hui, dans la plupart des milieux, notamment
universitaires, les objections sont pratiquement levées.
Mais, au niveau de l'école publique, en France
en particulier, mais aussi en Allemagne, les réticences
demeurent, non pas au plan théorique, mais
dans la pratique, en raison des bouleversements entraînés
par la réorganisation de fond en comble de
l'enseignement traditionnel qu'exige une éducation
bilingue basée sur un apprentissage précoce
et sur une présence étrangère
qui reste, pour les jeunes enfants, la meilleure des
motivations ;
2.2.
promouvoir à travers une éducation plurilingue
un accès démocratique au savoir
pour tous les citoyens européens quelles que
soient leurs langues maternelles ;
2.3.
promouvoir une éducation plurilingue misant
en priorité sur le développement des
capacités des très jeunes enfants.
Des expériences menées, dès les
années 50, au niveau des classes enfantines
révélaient que les enfants assimilent
fort bien une deuxième langue à condition
qu'elle soit présentée comme un jeu
et non comme un enseignement, les périodes
les plus sensibles d'intégration des sons et
l'aptitude à les reproduire se situant, en
général, avant la 7ème année.
Introduit plus tard, c'est-à-dire l'âge
où à la plasticité inconsciente
succède l'aptitude à l'analyse, l'apprentissage
d'une langue étrangère risque de provoquer
chez l'enfant les blocages et les difficultés
que rencontrent la plupart des lycéens en Europe.
Pour
atteindre ces objectifs, il faut prévoir :
2.4.
une initiation orale précoce à une langue
européenne, en plus de la langue maternelle,
- cela dès le jardin d'enfants et, de préférence,
avec un personnel d'origine étrangère.
Cette langue peut être, selon les situations,
une langue d'audience internationale, une langue de
proximité, une langue régionale ou minoritaire
;
2.5.
une éducation bilingue durant toute la scolarité,
de l'école maternelle à l'université,
c'est-à-dire l'enseignement d'un certain nombre
de matières au moyen de deux langues véhiculaires
;
2.6.
l'introduction d'une troisième langue vivante
dès la fin de la scolarité élémentaire,
en tout cas au plus tard à l'entrée
dans l'enseignement secondaire, de telle façon
qu'en fin de scolarité obligatoire, l'élève
puisse s'exprimer en trois langues, ce qui devrait
être l'éventail normal des connaissances
linguistiques pour tout citoyen européen. Notons
que l'étude de ces langues doit conduire, au-delà
de leur seule utilisation fonctionnelle, à
la découverte du patrimoine culturel dont elles
sont porteuses ;
2.7.
par la suite, l'étude des langues de grandes
civilisations modernes et anciennes, latin et grec,
afin de sauvegarder et promouvoir les enseignements
littéraires et de rester à l'écoute
du monde.
À
ces mesures concrètes, il faut associer de façon
impérative et cohérente :
2.8.
une évaluation et des diplômes de fin
d'études secondaires privilégiant la
maîtrise de trois langues vivantes aux plans
communicatif et cognitif ;
2.9.
un échange international d'instituteurs et
de professeurs pour enseigner les disciplines du cursus
scolaire dans les différentes langues européennes
;
2.10.
la prise en compte dans l'éducation, la formation
professionnelle et l'entreprise, de l'énorme
gisement de compétences linguistiques qui est
actuellement à l'abandon en Europe (langues
minoritaires ou régionales, langues de proximité,
langues d'origine des migrants) ;
2.11.
la multiplication des métiers fondés
sur la langue, au bénéfice de toutes
les langues présentes en Europe ;
2.12.
la conception de différents systèmes
d'incitation pouvant favoriser les étudiants
et les professionnels réellement plurilingues,
dans les études supérieures et dans
l'entreprise.
3.
Les propositions
Tous
les décideurs, enseignants, formateurs, chercheurs,
chefs d'entreprise, hommes des médias et élus
sont appelés à soutenir l'exigence d'une
nouvelle politique des langues pour l'Europe :
3.1.
par la création
de comités locaux, régionaux, nationaux,
d'étude et de proposition, pour instaurer un
véritable plurilinguisme en Europe ;
3.2.
par la demande d'un débat sur la politique
linguistique dans les parlements nationaux et dans
les institutions européennes ;
3.3.
par une campagne d'information du grand public et
notamment des parents d'élèves, des
étudiants et des élèves, sur
les orientations et les enjeux de cette politique
des langues en Europe ;
3.4.
par un vaste programme d'échanges d'enseignants
en leur proposant, avec de solides garanties quant
à leurs statuts et à leurs carrières,
un cadre légal pour aller enseigner leurs disciplines
dans les écoles des autres pays, en utilisant
leurs propres langues maternelles et en permettant
ainsi aux élèves à la fois l'acquisition
du savoir et l'apprentissage de la langue vivante.
Les
instances politiques nationales et européennes
sont appelées à concevoir et mettre en
place un cadre légal de promotion réciproque
des langues vivantes européennes, nationales
et régionales,
- dans
l'éducation et la formation,
- dans
les échanges d'élèves, d'étudiants
et d'enseignants, sur une grande échelle,
- dans
les métiers de la langue,
- dans
les médias (écrits, audio-visuels
et multimédias).
Pour
être un espace de paix, l'Europe doit pouvoir
occuper pleinement sa dimension intellectuelle, culturelle
et linguistique.
Seul
un plurilinguisme volontariste, organisé et
généralisé, permettra aux jeunes
de tous les pays de s'exprimer librement en plusieurs
langues et, en même temps, de contribuer à
la sauvegarde du patrimoine linguistique et culturel
de l'humanité.
Besançon
/ Aoste, juillet 1999
Texte
approuvé le 7 juin 2000 par le Conseil Régional
de la Vallée d'Aoste (Italie), à l'initiative
du Président Robert LOUVIN.
Extrait
du Bulletin Officiel du ministère de l’Education
Nationale (France),
du 13 mars 2001 (PP. 631-633)
[…]
Par-delà les compétences spécifiques
qu'il permet de construire, l'enseignement précoce
d'une langue autre que la langue nationale est de
nature à enrichir l'enseignement même
du français. Il constitue également
un point d'appui naturel pour une ouverture sur le
monde extérieur.. Ainsi, l'intégration
d'une langue vivante à l'école primaire
constitue- t-elle bien plus que
l'ajout d'une matière supplémentaire.
[…]
Afin d'en assurer pérennité et qualité,
la formation continue des instituteurs et professeurs
des écoles doit avoir l'enseignement des langues
comme priorité forte. .
[…]
Là où c'est envisageable, il est d'ores
et déjà possible d'expérimenter
des formes diverses d'organisation de cet enseignement
de langues, selon des formules qui peuvent s'inspirer
de ce qui existe pour les langues régionales
et qui seront confortées dans les textes à
paraître prochainement ; ainsi, par exemple,
des séances relevant de champs disciplinaires
variés peuvent avoir lieu, en totalité
ou en partie, dans la langue vivante étrangère
étudiée. En particulier, vous soutiendrez
les initiatives des équipes pédagogiques
qui tentent d'implanter l'apprentissage d'une langue
vivante dès la fin de l'école maternelle.
--
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(1) André
MARTINET, dont Claude HAGÈGE fut l'élève,
est considéré comme un des pères
de la linguistique moderne. Ancien directeur de l'Institut
de linguistique à la Sorbonne et du Département
de linguistique à l'Université Columbia
(New-York), il était professeur émérite
à l'Université René Descartes
et directeur d'études à l'Ecole des
Hautes Études. André Martinet est mort
en juillet 1999.
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