La Paix par les langues

par Gloria Montenegro Chirouze

Ambassadeur du Guatemala en France depuis 1996 et déléguée permanente à l'UNESCO, je suis mère de trois enfants franco-guatémaltèques auxquels j'ai toujours parlé dans ma langue maternelle : l'espagnol, comme mon mari l'a fait dans la sienne, le français. Leur scolarité s'est déroulée à l'école française du Guatemala. Ils sont maintenant trilingues (français, espagnol, anglais) et apprennent actuellement l'italien.

À l'invitation de l'Association Le Monde Bilingue, les délégations de l'Équateur et du Guatemala, ont mené à bien le projet de résolution sur le plurilinguisme, au sein de la 30e Conférence générale de l'Unesco, ce qui fut pour moi un double devoir, d'une part, envers mon pays et, d'autre part, pour les nouvelles générations du monde entier. 

Le 17 novembre 1999 devrait rester une date significative dans l'histoire des langues de l'humanité, même si ce n'est pas encore clairement perçu aujourd'hui. 

Ce jour-là, 187 États membres de l'UNESCO se sont mis d'accord pour adopter par consensus une résolution définissant les principes et les méthodes pédagogiques d'une éducation bilingue réalisée dans le cadre d'un enseignement plurilingue. 

C'est une révolution pour la plupart des pays : apprendre non plus en une, mais en deux langues, et cela dès le début de la scolarité - école maternelle ou jardin d'enfants -, puis sur cette base bilingue s'ouvrir à d'autres langues étrangères tout au long du cursus scolaire jusqu'à l’Université. 

Fini le monolinguisme réducteur, terminés les fastidieux cours de langues qui font perdre tant d'heures précieuses à apprendre des règles grammaticales et du vocabulaire : ils suivront, comme l'intendance, quand l'enfant apprendra dans la langue d'un instituteur ou d'un professeur venus d'ailleurs, à la fois une langue étrangère et certaines matières du programme. 

 Enfin, après tant d'erreurs, de discrimination et d'impérialisme linguistiques, une politique reposant sur le pluralisme, la diversité et le respect de toutes les langues est adoptée par la Communauté internationale, faisant pièce, notamment, à la tendance mortelle vers la langue unique de ces dernières décennies. 

L'important dans cette résolution, c'est le parti pris de l'humanisme, la culture de la paix par les langues : “LINGUAPAX”, comme titre l'admirable programme de l'UNESCO pour lequel toutes les langues se valent, qu'elles soient nationales ou régionales - plus ou moins répandues, parce qu'elles représentent un trésor pour l'humanité, parce que la priorité des priorités, c'est l'enfant et qu'il s'agit là, non d'une option politique ou idéologique, mais d'une réalité psychopédagogique objectivement prouvée (1)

À l'aube du IIIe millénaire, c'est une victoire que d'en convenir et de se doter des structures et des instruments permettant de tourner le dos au nivellement des personnes et des cultures. 

La France, libérée de la doctrine du français seul, donne aujourd'hui l'exemple en faisant de la Francophonie l'un des vecteurs du plurilinguisme. Sa délégation à la 30e Conférence Générale de l'UNESCO a été l'une des plus engagées dans le soutien à la résolution présentée par le Guatemala et une vingtaine d'autres États de tous les continents (2).

Au même moment, le Président Jacques Chirac mettait l'accent sur l'impérieuse nécessité de la diversité culturelle, tandis que le Premier Ministre M. Lionel Jospin parlait de la diversité linguistique, lui qui, dès 1988, alors ministre de l'Éducation Nationale, avait écrit au fondateur de l'association Le Monde Bilingue, Jean-Marie Bressand, pour dire son accord sur les trois propositions essentielles de ce qui n'était alors qu'un projet :

1. initiation précoce à une langue étrangère ; 
2. éducation bilingue pendant toute la suite du cursus scolaire ; 
3. étude d’une deuxième langue étrangère à l'entrée dans l'enseignement  secondaire. 
C'est encore à un Français, le Professeur André Martinet, l'un des pères de la linguistique moderne, que l'on doit une définition de l'éducation bilingue qui fut adoptée en avril 1989, à Paris, par la Conférence des Présidents d'Université

Des langues meurent, une par mois dit-on, parmi les quelque six mille langues actuellement recensées. Des États souverains, telle la Bolivie, engagent une réforme de l'enseignement basée sur une éducation bilingue précoce et immersive, dans le même temps où la Californie, État qui compte le plus grand nombre d'immigrants, met fin par référendum à vingt-cinq ans de bilinguisme scolaire. Faute d'une sensibilisation à une éducation bilingue privilégiant les langues nationales, les francophones et germanophones de la Suisse communiquent souvent par le truchement de l'anglais... 

C'est pour dégager les grandes lignes d'une politique linguistique pluraliste, concertée à l'échelle mondiale, que cette résolution a vu le jour. L'éminent linguiste Claude Hagège qui prédit à terme (“un demi-siècle peut-être”)  la disparition des langues autres que l'anglais, écrit  : 

la reconnaissance du projet de plurilinguisme suppose une imagination politique d'une audace véritable. Le moment n'a jamais été aussi propice. La défense de la diversité culturelle de l’Europe n 'a jamais été aussi nécessaire.”

Janvier 2000
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(1). Cf : cette idée est largement développée dans les travaux du Professeur Jean Petit, des Universités de Reims et de Constance, dans Les Nouveaux Cahiers d'Allemand  (Nancy 2).

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(2). Amendement au Projet de programme et de budget pour 2000-2001 (30 C/5) : présenté par  Belize, Bénin, Chili, Cuba, Guatémala, Guinée Équatoriale, Haïti, Kazakhstan, Lituanie, Panama, République Démocratique du Congo, République Dominicaine, Rwanda, Saint-Marin, Seychelles, Slovaquie, Thaïlande, appuyé par Belgique, Equateur, France, Pérou, Viet Nam.

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  • Des textes porteurs d'espoir pour tous ceux qui militent ardemment en faveur d'une éducation bilingue précoce et immersive. De quoi donner de l'imagination à nos dirigeants politiques :
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