L'acquisition précoce de deux langues est possible pour tous les enfants

par le Professeur Jean PETIT, psycholinguiste, Universités de Reims et de Constance

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C'est en 1689, soit cinq ans après la révocation de l'édit de Nantes, que les huguenots français qui avaient répondu à l’invitation du roi de Prusse et étaient venus s'installer à Berlin, fondèrent dans cette ville le Collège français. Ce collège, qui a résisté à toutes les tempêtes de l'histoire, est devenu aujourd'hui le Lycée français de Berlin. Sa mission fut, au départ, d'assurer la survie du français et sa transmission aux enfants des familles huguenotes immigrées. Mais l'on vit s'adjoindre progressivement à ces élèves les enfants de familles germanophones, désireuses d'élever leurs progéniture dans le bilinguisme allemand-français. Rappelons que le français était alors en Europe, notamment en Russie, en Pologne et en Prusse une langue de prestige. L'acquisition du français par l'enseignement en français s'institua ainsi progressivement, sans réflexion didactique ou psycholinguistique préalable. Il s'agissait d'immersion avant la lettre. 

C'est seulement trois siècles plus tard que la formule d'apprentissage linguistique par immersion précoce a véritablement vu le jour en tant que démarche didactique réfléchie et délibérée. C'est à l'initiative de l'infatigable Jean-Marie Bressand, fondateur du Monde Bilingue, que les villes de Luchon (Pyrénées françaises) et d'Harrogate (Yorkshire) en 1951, puis celles d'Arles (Provence) et York (Pensylvanie) en 1953 échangèrent leurs institutrices. La formule connut un réel essor en 1964 dans l'Académie de Bordeaux, sous l'impulsion d'Alice Delaunay, Inspectrice Générale des écoles maternelles. À la fin des années 60, le nombre de ces classes maternelles immersives atteignait 800. La langue ciblée, outre le français, était le plus souvent l'allemand, plus rarement l’anglais.

Mais le travail de pionnier d'Alice Delaunay (1) se heurta à des difficultés considérables. Il était tout d'abord difficile d'assurer la continuité de l'enseignement dans les écoles maternelles et les écoles primaires qui leur font suite. Il fallait disposer du nombre de natifs nécessaires au moment voulu. Les Inspecteurs Généraux de l'enseignement des langues vivantes se montrèrent indifférents, parfois même hostiles. Il n'en demeure pas moins que les spécialistes objectifs furent impressionnés par les résultats obtenus : “Nos visiteurs [ ... ] sont surpris de voir nos jeunes enfants de 5 et 6 ans manipuler le système de déclinaison de l'allemand, qui donne encore des difficultés à nos élèves de seconde, aussi facilement que les formes françaises du passé et du futur” (A. Delaunay, 1973). Le Ministre de l'Éducation de l'époque, Alain Peyrefitte, qui était lui-même germaniste, eut l'occasion de s'entretenir avec ces enfants. Reprenant à son compte le mot célèbre de César : Veni, vidi, vici, il déclara ensuite dans une interview télévisée : “Je n’y croyais pas. Je suis venu, j’ai vu, j’ai cru” .

Un an plus tard, en 1965, la formule immersive fut introduite au Québec dans un jardin d'enfants de Montréal. L'immense mérite du Canada a été de lui accorder un soutien officiel et un appui scientifique universitaire qui a assuré son succès. À partir du Canada, l’immersion s'est aujourd'hui répandue dans de nombreux pays du monde, par exemple en Espagne (Pays basque et Catalogne), en Italie (Val d'Aoste, Tyrol du Sud), en Angleterre (Pays de Galles) et aussi en France.

Elle se fonde sur les constats et principes suivants : 

 • Le tout jeune enfant est naturellement doté de capacités d'acquisition linguistique exceptionnelles, sur le plan de la phonétique et de la morpho-syntaxe notamment (période dite sensible ou critique).

 • Il est nécessaire de recourir à une exposition intense à la langue cible pour activer les stratégies naturelles de l'acquisition, qui sont de type perceptuel (repérages des éléments les plus fréquents et les plus saillants) et ne peuvent donc pas être déclenchées par des dosages homéopathiques.

 • La langue à acquérir doit être abordée non pas de façon frontale et grammaticale, mais de façon instrumentale. Le cerveau humain ne s'approprie une langue optimalement qu’en l’empIoyant comme bonne à tout faire, c'est-à-dire en se livrant à toutes sortes d'activités dans la langue et en l'utilisant notamment comme moyen d'acquisition de connaissances. L'enseignement dans la langue a donc le primat sur l'enseignement de la langue. Ce dernier n'est évidemment pas proscrit, mais il n'apparaît et ne se développe pleinement que postérieurement à l'acquisition intuitive par les stratégies naturelles et inconscientes. 

À l'heure actuelle, cette éducation bilingue est dispensée en France dans les écoles pré-élémentaires et élémentaires associatives : depuis 30 ans au Pays basque, depuis 23 ans en Roussillon (catalan), depuis 22 ans en Bretagne, depuis 20 ans en Occitanie, depuis 9 ans en Alsace. L'enseignement public français a emboîté le pas depuis 16 ans au Pays basque et en Bretagne, depuis 8 ans en Alsace, depuis 6 ans en Roussillon, depuis 5 ans en Occitanie en ouvrant des classes pré-élémentaires et élémentaires dites bilingues paritaires ou semi-immersives et dans lesquelles l'horaire est réparti, à parts égales, entre le français et la langue régionale (2 et 3). 
 

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(1) Alice Delaunay écrivait à Jean-Marie Bressand le 4 novembre 1988 : “ Qu'il paraît loin le temps où nous avons combattu ensemble pour un monde bilingue, où je dirigeais 800 classes bilingues allemand-français, avec suivi assuré à l'école primaire... Je vous trouve bien courageux et je suis de tout cœur avec vous, mais j'ai 88 ans... et je suis épuisée ”.

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(2) L’approche linguistique instrumentale, c’est-à-dire l’enseignement de la langue par l’enseignement dans la langue, est également adoptée depuis plus de vingt ans dans l’enseignement secondaire de divers pays du monde et depuis plus de dix ans dans l’enseignement secondaire français lui-même, notamment dans ses sections dites européennes.

(3) l’ISLRF (Institut supérieur des langues de la République française), ouvert à Béziers en juin 1997, a pour tâche la formation des enseignants bilingues des associations immersives Seaska (français-basque), La Bressola (français-catalan), Las Calandretas (français-occitan), Diwan (français-breton), ABCM-Zweisprachigkeit (français-alémanique/francique/allemand).

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  • Des textes porteurs d'espoir pour tous ceux qui militent ardemment en faveur d'une éducation bilingue précoce et immersive. De quoi donner de l'imagination à nos dirigeants politiques :
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